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Un hiver au Périscope (Lyon)

Le mauvais temps et les vacances de février m’ont empêchée d’aller écouter deux soirées ( Chocho Cannelle le 27 janvier et Paw Paw le 20 février). Mais aussitôt que les bonnes conditions furent réunies, retour au club lyonnais avec plaisir afin d’écouter Argot Lunaire le jeudi 5 mars pour la sortie du dernier disque au titre éponyme de la pianiste Anne Quillier. Elle y est en sextet fort original avec Fany Fresard au violon, Nicolas Marie au basson, Pierre Horckmans aux clarinettes, Michel Molines à la contrebasse et Guilhem Meier à la batterie transformée. Cet ensemble a été créé dans le cadre d’une résidence à la Fraternelle de Saint Claude. Les musiciens font partie du Collectif Pince-Oreilles, créé il y a 15 ans rassemblant une vingtaine d’entre eux. Argot Lunaire selon Anne Quillier se veut une planète imaginaire pleine de fantaisie et de rêves, bien sûr interdite aux fascistes en tout genre. La pianiste attaque avec la première composition très tonique du disque, La Druide de Schubert. La délicatesse s’invite aussi avec le morceau suivant La Tête dans le Sable. Quel joli duo en particulier entre la pianiste et les cordes pincées de la violoniste ! Beaucoup de créativité à revendre tout le long de ce trop court concert terminé avec Punk Licorne et une batterie déchaînée, pour nous donner l’envie d’acheter son disque, chose faite, joli objet à la pochette délicatement dessinée par l’artiste Pauline Souchaud présente. Une communication de tous les instants, palpable entre les musiciens, donne beaucoup d’intensité et de vie avec des sourires partagés et beaucoup d’écoute mutuelle. Les chaises ont été retirées ce soir-là pour une écoute charnelle je dirais car ce n’est pas une musique qui s’écoute confortablement assis. A noter que l’album était Disque du mois 03/26 sur notre site (https://www.jazzin.fr/anne-quiller-6tet-argot-lunaire/) 


Cette soirée lançait bien sûr la sortie de disque pour le sextet Argot Lunaire, mais pas seulement. En entrée, nous avons eu le duo singulier et passionnant ImaWa dont c’était également la première prestation où Nicolas Mary au basson (présent dans Argot Lunaire) a croisé le fer avec Léo Delay à la batterie. Une musique brute et très organique avec le basson au son si profond et la batterie réactive et parfaitement articulée dans un dialogue plein de surprises mêlant improvisation et écriture. Un joli moment.


En dernière partie de soirée, un autre duo tout aussi surprenant avec LFantOrq, autre projet de la scène expérimentale lyonnaise où Pierre Horckmans et Guilhem Meier du précédent Argot Lunaire ont montré encore l’étendue de leur palette dans un registre pseudo hip hop déstructuré et des textes scandés sur une musique électronique très expérimentale avec des synthés associant la clarinette basse et une batterie bricolée. Une ambiance de folie sonore et visuelle a terminé cette soirée fort riche 


Mercredi 11 mars, salle comble pour écouter le magnifique projet musical et poétique Earth Talk des saxophonistes Stéphane Payen à l’alto et Bo van der Werf au baryton, révélé en novembre 2025 à Jazzdor à Strasbourg. Conçu comme une œuvre collective à la frontière du jazz, de la musique contemporaine et de la poésie sonore, il propose une expérience artistique originale : imaginer ce que la Terre pourrait dire si elle avait une voix. 

Les saxophonistes sont accompagnés superbement de Benoît Delbecq au piano préparé et électronique, Sarah Murcia à la contrebasse (qui ira se joindre un moment au pianiste), Lynn Cassiers à la voix et électronique et Tamara Walcott pour les textes déclamés en plusieurs langues qui constituent la colonne vertébrale de cette œuvre singulière. La parole est donnée aux éléments naturels – montagnes, forêts, océans, animaux – avant d’interroger la place des humains dans cet écosystème. 

Les saxophones dialoguent avec des textures de piano préparé, de contrebasse et d’électronique pour construire des ambiances évoquant des paysages naturels. La pièce fonctionne sans batterie, ce qui donne une écriture plus chambriste, entre composition et improvisation comme un oratorio pour lequel certains critiques ont même parlé d’“opéra écologique minimaliste”. 


Les tableaux sont amenés comme des incantations par Tamara Walcott : naissance géologique de la Terre, foisonnement du vivant, irruption des activités humaines, crise écologique puis possibilité d’une écoute renouvelée du monde. Elle est soutenue par Lynn Cassiers qui transforme sa voix devenant comme la respiration de la Terre. Earth Talk propose d’écouter autrement notre environnement car on y entend effectivement la nature tout entière. Les influences sont multiples, jazzistiques et contemporaines comme John Cage ou Olivier Messiaen et c’est un voyage où on se laisse emmener sans résistance. 

Entre concert, poésie performée et réflexion écologique, ce projet s’inscrit dans la continuité du travail artistique de Stéphane Payen : créer des formes musicales hybrides où la musique dialogue avec la littérature, la science et les questions contemporaines. Un joli travail collectif pour un public averti qui a remporté un franc succès !  

Jeudi 26 mars, c’est lécoute chaleureuse d’Imperial Quartet qui a réchauffé le public frigorifié. Les quatre musiciens de la Compagnie Impériale (Damien Sabatier aux saxophones alto et sopranino, Gérald Chevillon au saxophone baryton, Antonin Leymarie à la batterie et Joachim Florent à la contrebasse) nous ont joué en primeur leur dernière création qui donnera lieu à un cinquième disque à l’automne prochain intitulé Dunav Magika. Un quartet toujours fort créatif que j’ai connu à ses origines il y a une quinzaine d’années et écouté à plusieurs occasions, toujours inventif et nourri de diverses influences aboutissant à un jazz très métissé.


Après la Louisiane et All Indians? cette fois, c’est le Danube, beau symbole de circulation et migrations qui crée le lien et invite à un voyage bercé par les musiques folkloriques d’Europe centrale, juives, roms, slaves et balkaniques, tantôt énergiques et dansantes, tantôt mélancoliques et introspectives. Un projet presque à l’opposé du précédent au niveau des rythmes et des tonalités d’ailleurs. Flûtes, clochettes et voix s’invitent également et s’entrecroisent dans des mélopées séduisantes où chacun peut se reconnaitre. La signature d’Imperial Quartet est encore là avec à chaque fois un territoire, une culture et une relecture jazz collective et joyeuse donnant un concert généreux de plus d’une heure trente s’intensifiant et se libérant au fur et à mesure que le stress de ce premier concert s’évacue, pour terminer dans un rythme endiablé avant un rappel très doux sur un air traditionnel transylvanien. Un premier concert fort réussi ! 

Texte et photos, Florence Ducommun

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Jazz actu·ELLES saison #2
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