Il y a chez Catherine Delaunay une rare manière d’écouter le passé sans le muséifier. Avec L’Homme des Damps, la clarinettiste et compositrice transforme la rencontre posthume avec Octave Mirbeau en un dialogue vivant, intime, profondément contemporain. Entre archives, lectures et improvisations, elle sculpte un portrait mouvant, à la fois sonore et littéraire, d’un écrivain anarchiste dont les colères et les émerveillements résonnent encore aujourd’hui.
Musicalement, le projet brasse large : la finesse d’écriture et l’improvisation libre y cohabitent avec une authenticité que seule une musicienne passée par le jazz, les musiques populaires et la composition savante pouvait articuler ainsi. La clarinette de Delaunay, tour à tour bucolique, rageuse ou méditative, guide cette suite qui va de l’évocation impressionniste à la révolte expressionniste, comme si Pissarro et Dolphy partageaient la même prairie normande.
Autour d’elle, une constellation de fidèles et d’amis – Laurent Dehors, Hélène Labarrière, François Corneloup, Jacky Molard, Pascal Van den Heuvel, sans oublier la Fanfare des Chaussonniers – tisse des textures mouvantes, entre fanfare libertaire, jazz de chambre et souffle collectif. La production de Jean Rochard, aussi ample que précise, donne à chaque pièce un équilibre rare entre spontanéité et construction.
Plus qu’un hommage, L’Homme des Damps est une conversation – entre musique et littérature, village et monde, hier et aujourd’hui. Avec son double disque et son superbe livret de cent pages, Delaunay compose un manifeste doux, inquiet, lumineux : celui d’une artiste qui sait que l’écoute est toujours un acte de résistance.
























