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Hisada/Doneda/Chiesa, Le chant de la table rase

La Mire, Ligueux (24), 31 janvier 2026
Shunichirô Hisada (tsuzumi), Michel Doneda (ss), David Chiesa(b)
+ Yasuko Hisada, Ami Hisada (kotsuzumi)+ Kosuke Terasawa (vcl).

Nous l’avons dit : c’est « par les villages » que ça se passe.

Nul besoin de se rendre à Paris pour assister aux retrouvailles de Michel Doneda et de Shunichirô Hisada, « trésor national vivant » du Japon et maître du tsuzumi. Ils se connaissent depuis plus de vingt-cinq ans et se sont rencontrés par l’intermédiaire du contrebassiste Tetsu Saitoh, avec qui Doneda avait noué une relation si forte que, d’une certaine façon, cette soirée était aussi une manière de la poursuivre au-delà de sa disparition en 2019. D’autant que pour ces retrouvailles, le contrebassiste David Chiesa, l’hôte de cette soirée, avait été invité à constituer avec eux le trio d’un soir.

Ce studio chaleureux d’un petit village du Périgord blanc était assurément le meilleur endroit pour recevoir sous le bon angle et à bonne hauteur ce qui allait se donner. Quelques jours plus tard (le 4 février), c’est à la Maison de la Culture du Japon à Paris que se produirait «  Shunichirô Hisada et ses amis » dans une formation étoffée1. Ce sera alors un « événement culturel » ; l’intimisme y sera de convention. À Ligueux, au contraire, la cinquantaine de personnes présente ayant, cette nuit de pleine lune, bravé la pluie et les rencontres fortuites avec blaireaux, chevreuils ou sangliers étaient sans doute mieux à même de saisir le caractère de ces retrouvailles. En dépit de la précision méticuleuse des gestes par lesquels Shunishirô Hisada montait son tzusumi, ce petit tambour sablier d’épaule, réglait la tension du cordage, collait d’un peu de salive de minuscules morceaux de papier sur la peau ; en dépit du kimono et de la pose hiératique dont il ne se départit pas un instant, au premier son, venue de la voix une note grave, une pelletée de gravier guttural appelant la première frappe, il ne faisait aucun doute que nous n’avions là rien d’autre qu’une voix, qu’une résonance auxquelles répondraient sur le même plan, purement sonore, le souffle et l’archet. Détachée du dispositif théâtral qui l’englobe, la note quasiment unique aux infimes nuances du tsuzumi n’avait plus d’autre sens que dans l’ici et le maintenant de l’espace improvisé, mis en tension entre les trois musiciens.

Avec tact, Chiesa bourdonna, sollicita de sa contrebasse tant de moelleux tapis que de cliquetis complices quand Doneda déployait de longues strophes épineuses, tendres comme des cicatrices. La frappe sèche d’une intrigante géométrie d’intensités articulait ce corps, éphémère mais dense, comme les états successifs d’une poupée de Bellmer – qui eût cependant pour matière la glaise de Giacometti. Ni minimale, ni convulsive, la musique respirait d’un immense respect pour l’espace commun émanant de pratiques certes éloignées mais que leur mise en présence ramenait à l’essentiel : la « table rase » de l’instant. Si souvent on entend ce que l’on y dépose, il est exceptionnel de l’écouter elle-même chanter.

Rejoints par deux autres musiciennes, Yasuko Hisada et Ami Hisada, les fille et petite fille de Shunishirô Hisada elles-mêmes au tsuzumi, puis de Kosuke Terasawa au chant, son gendre, tout en donnant à cette réunion un caractère familial, presque domestique, cet espace intime s’élargit encore sans plus se définir. Une expansion à laquelle participèrent alors pleinement la lune épanouie sur le village et les ébats des chevêches.

Philippe Alen, texte et photos

1https://www.mcjp.fr/fr/la-mcjp/actualites/shunichiro-hisada-et-ses-amis

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