Réalisé par Philippe Alen suite au concert de Doneda & Chiesa avec Shunichirô Hisada le 31 janvier 2026 [voir notre article]
Michel Doneda
Tu entretiens un rapport fort au Japon, et depuis longtemps. Comment s’est-il établi ?
Depuis 1992 j’étais membre du trio de Barre Philipps avec Alain Joule à la batterie. En 1994 Barre a proposé le projet Fifth Season avec le trio et deux musiciens/nes de Tokyo, Kazue Sawaï (koto) et Tetsu Saïtoh (contrebasse). Le courant est très bien passé et ce fut le début d’une aventure humaine et musicale, particulièrement avec Saïtoh mais aussi avec Kazue (un disque en trio avec Beñat Achiary, Temps couché, en atteste magnifiquement.
En 1995, Tetsu m’invita à Singapour ainsi qu’Alain pour un projet avec des musiciens/performeurs indonésiens et japonais.
Suivirent une tournée en duo (1999) et autres associés au japon. C’est ainsi que je jouais pour la première fois avec Shun Ichirou Hisada… de mon côté j’organisais des tournées en Europe… Le rythme des aller-retours ne retomba pas jusqu’à la mort de Tetsu en 2019. Ce fut un cheminement fraternel et artistique puissant dans ma vie.

Cette relation a-telle produit un effet sur ta pratique, lequel ?
Au japon, j’ai toujours rencontré une écoute favorable et attentive à mon jeu. Je pense surtout que les connections qui étaient celles de Tetsu étaient favorables à cette écoute et résonance réciproque. Sortir des catégories est un moteur stimulant. L’écoute est un acte culturel porté par des codes différents.
J’ai été en connection (et le suis toujours) avec la façon d’écouter des auditeurs pour qui j’ai eu la chance de jouer dans ce pays.
« L’écoute est un acte culturel » dis-tu : justement, de quelle façon se manifeste sa nature ?
Je renverse ta question… en un sens la sensation est un miroir et c’est tout autant mon écoute que celle des auditeurs qui se déplace au Japon ou ailleurs. Elle bouge suivant des paramètres objectifs et subjectifs :
Au japon j’ai joué la plupart du temps dans de petits espaces ; ce qui implique une grande proximité avec l’auditeur. Le code de vie de la société Japonaise est le respect de l’espace de l’autre, voir la distance, et même dans un espace exigu on sent cela. Les auditeurs observent toujours un silence concentré qui donne l’impression d’un effacement.
Comme dans toutes les situations d’improvisation que j’ai connues, je me « branche » sur cette onde particulière. Quand j’improvise, j’écoute le « retour » du son, comment celui-ci traverse l’espace, donc les auditeurs, qui me renvoient leur propres perceptions.
Il y a aussi le fait que le prix d’entrée est élevé et les auditeurs, qui viennent souvent après un long voyage en train qu’impose ces villes immenses, sont vraiment là pour capter au maximum le concert.
Ces données objectives et subjectives se rassemblent dans un moment précis en de multiples perceptions inconscientes. Elles appartiennent à nos codes et valeurs réciproques et se trouvent bouleversées par ce qui se passe dans l’instant…
Je ne peux donc donner une analyse précise de cette différence sans m’extraire du contexte particulier tel que j’ai pu le vivre à chaque expérience.
Tu as partagé une longue aventure avec Tetsu Saitoh, mais avec Shunichirô Hisada on se situe à l’opposé du spectre, dans une tradition très codée de laquelle il est un dépositaire. Comment s’est faite cette rencontre et quel en est le moteur ?
Saïtoh a toujours cherché à développer son art de l’improvisation en se tournant autant vers des musiques anciennes dont le théâtre Nô, mais aussi la musique Coréenne (nous avons tourné et enregistré avec des musiciens venant de cette tradition, Pagan Hymn), que l’improvisation dans sa forme la plus libre et contemporaine. Il fut un chercheur et un philosophe.
Il a réussi à « entraîner » Shun Ichirou Hisada dans cette démarche. Celui-ci n’était pas étranger à cela car pour lui le Nô va bien au delà de cet art codé tel qu’il se représente aujourd’hui. Il le définit comme une pratique reliant les mondes du vivant sans discrimination ni hiérarchie. L’improvisation lui est nécessaire pour nourrir son propre imaginaire au delà de la forme figée de sa représentation. Son langage se trouve alors dans un espace vierge qu’il confronte dans l’instant.
La rencontre a été on ne peut plus directe, nous avons partagé (et continuons) un espace vibratoire qui a pour appui l’écoute et la liberté d’actions.
Pour votre concert à trois avec David Chiesa, comment s’est défini votre espace commun ? (si cette question a un sens)
Rien ne fut défini comme dans toutes les improvisations qui sont les nôtres. La présence et l’écoute, ainsi que notre connaissance de l’instrument au travers de nos techniques personnelles sont nos guides et nos ressources. la joie de partager avec le public est aussi très importante car sans cette présence rien ne peut réellement exister.
Quelques jours plus tard, tu as joué de nouveau avec Shunichirô Hisada , dans un tout autre contexte, à la fois musical et culturel : peux-tu revenir sur ces deux expériences ?
Après Ligueux nous avons joué dans un espace troglodyte qui appartient à François Plisson. La chanteuse Géraldine Keller a complété (et comment!), notre duo. Le lieu, l’environnement sont toujours des facteurs d’importance. Le public assez jeune a capté l’intensité et le souffle de nos improvisations.
Et à Paris ?
Pas vraiment d’attitude différente dans l’institution parisienne Maison de la culture du japon.
Un concert en deux temps….l’un dans lequel furent présenté des extraits du théâtre Nô traditionnel et l’autre une improvisation avec Lê Quan Ninh aux percussion et Sebastian Grams à la contrebasse. Excellente acoustique et accueil formidable pour les deux soirs car le second eu lieu au Espace Culturel franco-japonais Bertin Poirée à Paris. Notre improvisation avec Shun se fit en trio Shun, Lê Quan et moi même. Shun n’a jamais changé son attitude que ce soit à Ligueux ou à Paris. Même présence et liberté… aucune concertation ni concession.
David Chiesa
Tu as joué en trio avec Shunichirô Hisada et Michel Doneda sur proposition de ce dernier, je crois. As-tu déjà eu l’occasion de te confronter à un musicien venu d’une tradition aussi éloignée ?
Je suis allé pendant 10 ans au Sénégal et j’ai fait beaucoup de rencontres avec des musiciens peuls, malinkés, beddicks, bassaris qui sont aussi des cultures et des traditions très éloignées des nôtres. La musique ne porte pas les mêmes codes sociaux, n’a pas la même fonction. Mais sans aller aussi loin, jouer avec un chanteur occitan corrézien comme Bernat Combi peut aussi être très éloigné de nos pratiques. Mais c’est ce frottement qui est interessant.
T’es-tu préparé à cette rencontre ou as-tu souhaité te présenter aussi vierge que possible ?
Non je ne m’y étais pas préparé. J’ai vaguement écouté quelques minutes un enregistrement sur le net de Shinichirô quand Michel m’a proposé cette rencontre. C’est à dire il y a presque 6 mois.

Quels enjeux spécifiques se présentaient ?
Je ne sais pas si on peut parler d’enjeux. Je ne pense pas avoir des enjeux quand j’improvise avec quelqu’un. Et comme je ne m’y étais pas particulièrement préparé, je n’avais pas de « projections » de ce qu’aurait pu être la musique à jouer. Mais il y a pour moi un rapport au temps avec le découpage temporel que produit le tsuzumi. Et le temps, c’est une des composantes, voir la composante qui m’intéresse le plus dans le fait de jouer de la musique. C’est l’endroit où j’ai le plus de porosité je pense. J’aime écouter le temps, celui d’une musique, mais aussi celui d’un paysage, d’une rivière, d’un voyage, d’une ville…
La voix gutturale de Shunichiro comme texture pourrait être pour nous improvisateurs, un point d’appui conséquent, mais me concernant, ce n’est pas tant ce qui en lien avec ce qui se « produit » en terme sonore qui m’interpelle mais l’expérience de cette traversée qui est quand même un sacré « trip » à vivre. La forme, le résultat ou la manière dont la musique ce soir-là s’est fabriquée ne m’intéresse guère.
Comment as-tu vécu cette rencontre ?
Très bien. Et c’était un plaisir de recevoir Shun et sa famille ainsi que le précieux Naoki.
Entretien réalisé par Philippe Alen
Photos, Lison d’Andrea





























