
Le 8 octobre, au festival Just Listen à Marseille, nous proposait avec Joëlle Léandre et le trio Rouge des rencontres avec des musiciennes tout à la fois hors-pairs et complices au delà des générations. Qu’il s’agisse de la maitrise des instruments, de la cohérence de leurs démarches, la sororité y côtoyait l’excellence.
Rouge, les murmures du vivant
Le trio Rouge — Isabelle Duthoit à la clarinette et à la voix, Soizic Lebrat au violoncelle et Yuko Oshima à la batterie — a déployé un univers sonore aussi instinctif que délicat. Ici, le rouge n’est pas tant celui de la colère ou de la violence que celui du sang qui circule, de la vie qui palpite, des émotions à fleur de peau.
Dans cet espace de liberté où l’improvisation se nourrit d’une écoute mutuelle, les frontières entre les instruments et le corps s’estompent. Rien n’est figé, tout se transforme, dans une musique organique qui préfère la suggestion à l’affrontement, la nuance à l’emphase.
De cette alchimie naît une matière sonore dense et mouvante, tour à tour mystérieuse, fragile et vibrante, comme une forêt nocturne bruissant de présences invisibles. Une expérience d’écoute où l’intensité ne passe pas nécessairement par la force, mais par l’attention portée au moindre souffle, au plus infime frémissement. Avec Rouge, l’improvisation devient une manière d’habiter le vivant, dans toute sa part d’ombre et de lumière.
Joëlle Léandre : « Libre comme 400 milliards de papillons »
Après la projection du documentaire « Affamée » de Christian Pouget et avant de prendre seule la scène du festival Just Listen, à Marseille, la contrebassiste Joëlle Léandre livre une parole aussi libre, directe et indocile que sa musique. À l’entendre, l’improvisation n’a rien d’un territoire réservé, encore moins d’une discipline qu’il faudrait entourer de discours savants. « C’est tout simplement la musique du musicien », affirme-t-elle, agacée par les débats théoriques qui l’enferment dans des catégories. Improviser, c’est d’abord jouer, faire chanter son instrument, répondre à ce qui arrive. Une pratique naturelle, presque élémentaire, que les conservatoires et les institutions musicales, trop conservatrices à ses yeux, ne savent pas toujours encourager.
Car l’improvisation, chez Joëlle Léandre, déborde largement le cadre musical. Sa curiosité, demeurée intacte depuis l’adolescence, l’a conduite vers la danse, la poésie, les arts plastiques. Un geste, un vers, la répétition d’un refrain deviennent autant de matériaux susceptibles d’enrichir le jeu. « C’est amour de la vie, de ce qui se passe dans les arts et pas simplement dans la musique », résume-t-elle. Tout s’accumule dans cette « grosse boîte », selon son expression volontiers irrévérencieuse, où se mêlent expériences, rencontres, lectures et questionnements.
Cette ouverture est aussi une manière de résister aux hiérarchies. Dans l’improvisation, insiste-t-elle, « il n’y a pas de leadership. Il n’y a pas de femme. Il n’y a pas d’homme. Il n’y a pas d’âge ». Un musicien de vingt-deux ans peut ainsi jouer avec un autre de soixante-quinze ans : seule compte l’urgence de ce qu’il a à dire, cette capacité à risquer, à se tromper, à recommencer. L’improvisation est une renaissance permanente, un art de l’instant qui ne garantit rien, sinon la nécessité d’être pleinement présent.
Léandre connaît ce risque, qu’elle compare au vertige d’un funambule au bord du ravin. Elle évoque le pouvoir d’un son unique, sa vie et sa mort, son écorce et son âme : dans un seul son, affirme-t-elle, toutes les musiques peuvent tenir. Cette attention n’a rien de spontané au sens d’une facilité sans effort. Derrière l’apparente évidence du geste, il y a le travail, l’écoute, la conscience, des décennies de rencontres et d’expériences. « C’est du boulot de vivre, mes amis, c’est du boulot », lance-t-elle.
À soixante-quinze ans, après une vie consacrée à la création, la contrebassiste évoque aussi la fatigue, ses mains opérées, les limites physiques qu’impose le temps. Mais certainement pas la retraite. Elle continuera « jusqu’au bout », affirme-t-elle, portée par une fidélité farouche à ces musiques de traverse, trop souvent réduites à des niches, qu’elle juge essentielles face à l’écrasement du marché et du formatage commercial. Enregistrer, jouer, faire circuler ces musiques relève à ses yeux d’une décision profondément politique : préserver des espaces où l’on peut grandir, se questionner et inventer.
Reste alors la question de la prochaine étape. Léandre n’en connaît pas la réponse. Elle parle d’un disque à venir avec Derek Bailey, compagnon de route et figure tutélaire de la Free Music, de voyages, de nouvelles invitations. Le chemin importe davantage que le but : elle convoque le taoïsme pour évoquer ces boucles que l’on dessine presque inconsciemment en avançant. Et lorsqu’elle conclut se sentir, à son âge, « libre comme 400 milliards de papillons », tout est dit.
Avant même l’ouverture de son solo marseillais, Joëlle Léandre rappelle que l’improvisation n’est pas une destination ni une esthétique close, mais une façon d’habiter le monde : sans certitude, sans filet, et sans renoncer à la liberté.

































