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Rogue Art, 21 ans d’engagement

Au pied des Cévennes et au micro de J.Paul Gambier, Michel Dorbon nous raconte comment un amateur engagé est devenu l’un des producteurs les plus pointus de la musique improvisée.

À Pompignan, au studio Recall, chez Phillippe Gaillot, le batteur Denis Fournier a réuni Biggi Vinkeloe (as,fl), Scott Walton (b) et Denman Maroney (p) pour l’enregistrement d’un prochain album « Right away » à paraitre sur le label Rogue Art. Michel Dorbon est venu les écouter. L’homme qui fait vivre le label depuis vingt et un ans, et qui approche des cent cinquante références, n’avait pourtant au départ rien d’un professionnel du disque au sens classique. Son récit commence par un hasard.

À l’époque, il occupait un emploi à temps plein, qui l’envoyait souvent en déplacement et lui assurait des revenus. Il connaissait à peine le jazz, et s’intéressait plutôt au free. C’est alors que Marie Cosenza, productrice qui animait le label Bleu Regard consacré principalement au saxophoniste Charles Tyler, cherchait quelqu’un pour financer ses projets. Il a accepté, et produit quatre albums pour ce label. Puis, après un temps et la retraite arrivant, il s’est dit qu’il serait aussi simple de tout faire en circuit-court, sous sa propre bannière.

Dès l’origine, Dorbon voulait travailler avec Matthew Shipp et avec des musiciens américains. Il est allé voir Shipp au festival du Mans, dans les coulisses, où le pianiste jouait dans le quartet de David S. Ware. Shipp a accepté sans réserve. Son premier enregistrement sur Rogue Art fut un trio avec William Parker et Rob Brown.

Ce qui frappe, quand on parcourt le catalogue, c’est la constance. Dorbon ne fait pas de « coups/spot ». Il retrouve disque après disque Matthew Shipp, Nicole Mitchell, William Parker, Joëlle Léandre, Rob Brown. Cette fidélité déborde largement le cadre professionnel. À New York, s’il y va, on prend un café ; beaucoup de ces musiciens ont dormi chez lui, à Paris, tout prsès de chez Joëlle Léandre.
Il y tient : même parler de choses banales, dit-il, aide à comprendre les musiciens, à savoir comment travailler avec eux, et peut-être à faire moins d’impairs. Joëlle fut aussi au cœur d’un grand moment, lorsque le Vision Festival de New York l’a honorée d’un Lifetime Achievement, seconde Européenne après Peter Brötzmann et seconde femme après Amina Claudine Myers. Un coffret est né de cette reconnaissance, et un duo avec Fred Frith est déjà prévu pour 2026.

L’objet produit dit la même cohérence éditoriale. Le support est presque exclusivement le CD, avec un peu de vinyle. La maquette, ne varie pas : un fond blanc, du rouge et du noir, une allure de livre. Elle n’est pas de Dorbon, mais du peintre surréaliste Max Schoendorf, qui dirigeait à Villeurbanne l’atelier de lithographie Lourdelat. Schoendorf y avait accueilli Bill Dixon pendant quelques mois, et certaines des lithographies du trompettiste illustrent des albums de ce dernier. Le CD, observe Dorbon, tient entre le paquet de cigarettes et le livre, un format où il n’est pas facile d’être original. Autant s’en tenir à l’idée du livre, avec des couvertures toutes semblables, comme chez certains éditeurs. Il en est content, tout le monde aussi, et il n’a aucune raison de changer.

Le nom du label porte lui aussi une histoire. Il vient de rogue state, l’expression des années 1990 et 2000 qui désignait les États rejetés par ceux qui dominent le monde. Rogue Art, c’est donc l’art « rejeté », avec un clin d’œil à « l’art dégénéré » condamné par les nazis. Le rouge et le noir y trouvent naturellement leur place.

Très tôt aussi, le label a voulu autre chose que de la musique. Parmi les premiers albums, un hommage à Jean Genet, avec des textes lus par Denis Lavant. Puis des livres : un ouvrage avec le poète new-yorkais Steve Dalachinsky, compagnon de route disparu en 2019 et grand connaisseur des arts, ainsi qu’un livre des photographies de Jacques Bisceglia, chacune associée à un poème, parfois écrit pendant le même concert. Surtout, il y a les livres d’entretiens de William Parker, qui interroge ses pairs musiciens. Il enregistrait pendant les temps morts entre balance et concert. On en est à quatre volumes, d’une trentaine d’entretiens chacun, et un cinquième se prépare. Autre figure essentielle, Alexandre Pierrepont, universitaire et spécialiste de la musique de Chicago, qui lui a présenté Roscoe Mitchell et plusieurs autres. Il est aussi l’initiateur du projet The Bridge, dont Rogue Art distribue les albums.

Côté batteurs, le solo de Ramón López, sorti à l’occasion de ses quarante ans de carrière en France, a trouvé son public et fut distingué alors d’un « disque du mois » sur JAZZ IN. L’enregistrement du jour prolonge une collaboration avec Denis Fournier, née d’un duo avec Denman Maroney que Dorbon avait apprécié. Le trio puis le quartet allaient de soi.

Scott Walton (b), Denis Fournier (dr), Biggi Vinkeloe (as,fl), Denman Maroney (p) et Michel Dorbon

Le rythme, lui, reste mesuré. Dorbon et sa femme font tout, sans pouvoir rémunérer personne, et le plafond est de six ou sept disques par an. Le catalogue à venir en dit pourtant la richesse : le Exposure Quintet de Luke Stewart, avec Ed Wilkerson, Ken Vandermark et Jim Baker ; le troisième album du quintet de Myra Melford, Fire and Water ; un duo de Kirk Knuffke avec Matthew Shipp ; un quartet d’Angelica Sanchez ; Son of Goldfinger, avec Tim Berne, Ches Smith et David Torn ; un nouveau disque de Nicole Mitchell avec un orchestre polonais de musique contemporaine ; un second duo avec Alexander Hawkins. Les propositions extérieures sont rares : Dorbon choisit, il ne subit pas.

Reste l’avenir de la scène, qui l’inquiète. Beaucoup de choses se sont construites sur des subventions en train de disparaître, et d’autres se reconstruisent différemment, plus lentement. Il croit au disque et à la scène, qui ne peuvent exister l’un sans l’autre, mais pense que le paysage changera : les lieux alternatifs remplacent déjà peu à peu les lieux institutionnels. « Il n’y a pas d’autre choix », conclut-il.

Entretien réalisé par J.Paul Gambier

Remerciements à Denis Fournier pour l’invitation et à Philippe Gaillot pour l’accueil.

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