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A Pride Of Lions “No Questions – No Answers” [2]

“No Questions – No Answers”

A Pride Of Lions – Joe McPhee (ss, as, tp), Daunik Lazro (ts, bars), Joshua Abrams (b, guembri), Guillaume Séguron (b), Chad Taylor (dms, mbira)

RogueArt / Les Allumés du Jazz

Quand les animaux sauvages vont boire à la rivière, au lac, ils semblent suspendre un temps la  méfiance et la peur, se dépouiller un instant de leur puissance prédatrice ou de leur vocation victimaire. Il n’est peut-être pas raisonnable de filer la métaphore indiquée par le nom que se sont choisi les cinq participants à la version 2018 de l’aventure de The Bridge, pour plonger du pont miraculeux jeté au-dessus de l’Atlantique (et qui, contre toute attente, conduit ici en Autriche). Il est pourtant difficile d’y résister. Le free jazz historique des années 60 et 70 avait largement fait sien le rêve de renouer avec l’Afrique ancestrale et il se montre ici ravivé, ne serait-ce que par la présence d’un guembri et de la mbira. On se souvient qu’il y a vingt-cinq ans déjà, en 1997, pour la première rencontre au disque des deux saxophonistes (Dourou), cette couleur africaine était bien présente dans une formation semblable à deux contrebasses. Mais, plus encore, le sens de l’espace qui fait la part belle à l’évidente complémentarité des deux souffleurs comme aux mémoires dont ils sont dépositaires, auquel tenait en outre une bonne part du charme de cette formation, est devenu le courant porteur d’une musique qui se déploie avec sérénité. Un mot qui semblerait incongru à qui se réveillerait d’un long sommeil au Bois dormant. Il s’impose néanmoins, parce que, sans récuser la surprise, il n’en fait pas l’unique ressort de l’aventure. Plutôt que de la chercher à tout prix, ils l’accueillent en la laissant venir, en offrande aux laisses du temps.

Le long prélude déroulé aux contrebasses à l’instar d’un alap, auxquelles se joint le chant des mailloches, ouvre largement le champ. Un espace où prendre une profonde respiration, s’abreuver longuement, en prévision des soifs promises par l’étendue de désert en vue, qui tremble à l’horizon passé la brume de chaleur d’un rideau de double note. La fournaise patiente sous le feu roulant des mailloches, puis des baguettes. Peu à peu, les voix se tendent, aimantées vers l’aigu. Alors tout s’apaise, le vent tombe. Un souffle de trompette s’élève et fouette, et Lazro s’avance à pas prudents, circonspects, temporise, par des formules circulaires contenues dans une tessiture moyenne que McPhee festonne délicatement. Sur la scène dégagée d’une savane de contrebasses et de percussions, un groove prend naissance, se déploie paresseusement, sur lequel s’avance, en majesté, le baryton imposant, grondant, sifflant, sur lequel se posera l’oiseau soprano, voletant, l’oiseau signaleur. Le guembri survient dans le tableau comme une voix humaine. Alors, ce baryton reprend un chant de lambeaux magnifiques, relayé par une basse solitaire. Assise au bord du silence, elle rassemble autour d’elle un halo irisé d’où émerge, très doux, un paisible concert de voix que seul dissoudra le sentiment d’une harmonie reparue, fière, simple et nue sous ses haillons.

Cette « question sans réponse » (An Unanswered Question) a produit un tableau, nul doute qu’il puisse différer pour chacun, et que le titre donné à l’album y soit pour quelque chose. Subsiste que, dans ce qui fait image, la distribution des voix, l’espace immense brossé par de subtils rythmiciens tiennent une place prépondérante dans la dramaturgie sans surenchère dressée avec autorité par les voix de la sagesse, celles de ces grands fauves dans la savane du jazz. La « réponse à une question non posée » (An Unquestionned Answer) lève malgré tout un coin du voile : la tonalité aylérienne n’explique rien, elle se dresse comme un jalon en plein désert, une carcasse qui témoigne : « Nous fûmes là. » Mirage. Et ce nom, A Pride of Lions, doublement juste : une bande de lions, fiers de l’être, nous laisse avec cet autre mirage où tremblent sans se trouver question et réponse.

La pièce fameuse de Charles Ives, au titre presque identique (The Unanswered Question, 1908), faisait état d’une angoisse ouatée, son titre évoquait la question, nommément : de l’existence. L’écho qui lui est donné ici par la substitution d’un article indéfini ouvre encore le champ : poursuivant ce parallèle, on pourrait entendre qu’il s’agit ici davantage de la vie que de l’existence. Moins d’homme, plus d’ouverture, moins d’angoisse. La vie, la musique. Et la courte pièce finale, conclue sur un unisson, le dit, l’affirme, ironiquement : Enough.

Philippe Alen

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