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Ross Bolleter ou le piano aborigène

Sur deux livres :

  • Ross Bolleter, Du piano-épave, bilingue, avec des photos d’Antoinette Carrier, trad. Marie-Hélène Estève, 236 p. (Ed. Lenka lente, 2017).
  • Ross Bolleter, Average Human Heart, en anglais, 232 p., (Ed. Lenka lente, 2022).


La musique de Ross Bolleter est un peu à l’image de la description de l’Australie, son pays, par D. H. Lawrence. Une contrée chaotique d’habitations jetées au hasard, de toits en tôle ondulée rouillée, un univers de fer blanc et d’herbes folles. Le piano y était un instrument d’importation, chargé comme ailleurs, là plus qu’ailleurs, d’affirmer une position sociale. Aux yeux de Lawrence, esprit libre, la mentalité démocratique, satisfaite, niveleuse, castratrice, qu’il étrillait joyeusement, ne valait guère mieux que ce qui subsistait de l’héritage aristocratique anglais dont elle avait triomphé au pays des kangourous.

            Le piano est historiquement l’instrument au sujet duquel s’est posée la question du tempérament. La division de l’octave a son pendant politique dans sa façon d’envisager la question de l’égalité : dans ses déterminations concrètes ou comme abstraction ? le primat donné au son ou au concept ? au réel ou au rationnel ? Cela pour des questions d’accord : quatre-vingt huit touches ne sont pas six cordes. En Australie, l’instrument indigène, adapté aux vicissitudes de son climat, est le didgeridoo. On était très loin de cette casuistique.

            Ross Bolleter a réglé le problème par l’autre bout et de façon radicale en prenant le parti du réel jusqu’au bout. Le piano rendu à l’état de nature, dans une nature elle-même profuse en ornithorynques et autres monotrèmes ; la recherche d’aucun algorithme n’était plus nécessaire à la quadrature du cycle des quintes. Sans soins infirmiers, un piano australien laissé libre poursuit une évolution accélérée au pays où les termites font office de luthiers. La poussière est son destin. Mais entre l’outil perfectionné par le génie humain tel que sorti des ateliers d’Allemagne ou d’Angleterre, que d’autres génies humains se sont employés à faire sonner de toutes les manières possibles, et ce tas informe que le vent disperse en silence dans le désert, il est un état de la matière dont nul ne s’était soucié, gagné par l’entropie.

            Sous l’effet d’un soleil implacable et de pluies torrentielles, de températures balayant une vaste tessiture sur l’échelle de Fahrenheit, des variations hygrométriques propres à alimenter une usine marémotrice, abandonné à d’intrépides rongeurs dont on ignore ici jusqu’aux noms, ce qui subsiste d’un piano présente un champ d’investigations inédites. Non pas illimité puisque, sous l’angle individuel, il est des instruments qui, par suite d’avaries diverses, ne produisent plus qu’un nombre restreint de sons. Jamais le même. Mais en les rassemblant, empilant, entassant, on parvient à en tirer une palette assez riche pour prétendre au titre de compositeur. Comme leur état est inégal, instable, intransportable, ces compositions sont nécessairement instantanées, in situ et irreproductibles. Ces compositions instantanées sont donc des improvisations.

            Il y a là comme une réécriture de l’histoire, une reprise qui est une décolonisation : « Tout ce que le 19e siècle a pu produire de fabuleux, comme SchumannBrahms et Chopin, se dessèche et se dégrade au contact d’un tas de bois pourri aux cordes rouillées. Sous cette forme, le piano trouve son côté aborigène, retourne à la terre.[1] » Musico-écologie poéto-politique.

            Une fois dégagé le concept de « ruined piano », habilement traduit par « piano-épave », on pouvait reconsidérer le réel à sa lumière et rétablir leur droit à la musique pour des instruments jusque-là ravalés au rang de simples encombrants, de poulaillers originaux, de clapiers fantastiques, de monstre sous-marin hantant une cave inondée. Ils avaient, de par le monde, conquis une nouvelle dignité. C’est donc à la reconnaissance de ce nouveau territoire que s’est attaché Ross Bolleter. Les éditions Lenka lente ont mis à notre disposition deux de ses livres (qui seront au printemps suivis d’un troisième) : Du piano-épave (2017), et Average Human Heart (2022), le second en anglais.

            Passé du piano à bretelles de son enfance au « corbillard » de sa jeunesse, Bolleter a exploré le répertoire classique, s’est même adonné aux joies des exercices académiques avant de se tourner vers le piano préparé. Trois ans plus tard, en 1987, en vacances à Nallan Sheep Station, il découvre dans un hangar un piano qui  avait vécu insolations et crues exposé sur un court de tennis.

            Pianos rejetés par la mer, pianos transportés à dos de chameau… les pianos australiens, surtout les pianos ruinés ont une histoire à nulle autre pareille. La taxinomie dressée par la WARPS (World Association for Ruined Pianos Studies, association créée par Bolleter) distingue les pianos délaissés et désaccordés (pianos de véranda) des pianos abandonnés (pianos de hangars) ou des pianos vieillissant à l’air libre, délabrés, détruits et décomposés[2]. On peut ajouter à cette liste les pianos habités de toute sorte de rampants, sauteurs ou coureurs : rats, fourmis, chenilles…

           Franchie la frontière du piano académique, on pénètre dans un monde d’outre-tombe, un « espace  négatif », un monde renversé où il faut considérer les différentes façons qu’ont les touches de « ne pas fonctionner » : « Certaines sont des boumps, d’autre des doumps, il y en a qui cliquent, d’autres qui bourdonnent. D’autres ne s’abaissent pas du tout et quand vous essayez de briser leur résistance elles émettent un dounk sonore. Ces oisives, dans leur variété infinie et leur paresse évidente, créent “l’espace négatif” dans lequel les tonalités les plus industrieuses et ambitieuses peuvent être mises en valeur[3] ». Ce n’est pas sans rappeler le sidérant renversement qu’opère Éric Chevillard dans son roman, Choir[4], au moyen de l’écriture. Chaque instrument est inséparable de son histoire (« Pedigree is important[5] »), que récapitule sa façon, unique, de sonner. Une histoire dont Bolleter fait poème, un poème de la vie. Average Human Heart est ce poème. Bolleter s’y expose en maître zen dans cette collection d’histoires « de la main gauche ». Des historiettes comme autant de koans qui plongent dans le puits sans fond de l’ouest australien. Désopilantes ou horrifiques, elles dressent l’arrière-plan sur lequel se détachent ces moments musicaux confiés au vent. « Pour moi, dit-il, l’environnement est aussi important que le piano. L’univers sonore de cet environnement et celui du piano en ruine sont intimement liés (…) Le son d’un piano en ruine est assez ouvert. Il accueille avec bienveillance l’irruption d’un aboiement, la mise en marche d’un camion ou la voix d’un propriétaire se plaignant de la sécheresse[6]. »

            Tout cela porterait à voir en Bolleter un cousin de Cage transplanté sur le continent australien. Ce serait réducteur ; l’homme n’est pas dogmatique. Ces improvisations sur piano-épave fournissent aussi le matériau brut dans lequel prélever ce qui servira à des assemblages composés en studio, lorsque l’envie le démange d’obtenir des résultats mieux conformes à des attentes que le hasard seul ne saurait combler. ProTools devient alors un intercesseur entre le monde sans âge de la matière brute et celui, sophistiqué, de notre modernité technicienne. C’est que l’inspiration de Bolleter peut provenir de sources inattendues : de Bach et Beethoven à Janaček ou Boulez en passant par Henry Cowell ; de Bill Evans à Evan Parker ou Amanda Stewart[7]. Autant dire que l’imaginaire de Bolleter est un moulin dans lequel on entre à loisir et dont on ressort moulu, en farine : bien malin qui reconstituerait le grain. C’est le propre des imaginaires. De cette farine, on fait du bon pain ; comme on le sait, celui-ci est voué à multiplication. Aussi, le concept de « ruined piano » a-t-il fait des émules sur plusieurs continents. Bolleter est invité à jouer un peu partout sur d’improbables éboulements d’ivoire, de bois et d’acier, et dans des situations allant de Stalker à Laurel et Hardy livreurs de piano. De récents événements ont peut-être ajourné l’idée d’aller réveiller le piano du Titanic ; à défaut, celle d’aligner des pianos ruinés en des courbes savantes, a germé dans l’esprit d’un directeur de festival, et un labyrinthe d’épaves est né, comme pour donner un écho bucolique aux colères d’Arman (Chopin’s Waterloo). L’événement passé, le troupe de morts-vivants a été transportée dans une oliveraie où elle avoisine un Sanctuaire de pianos. On les découvre un par un en patrouillant comme « en pays hostile à la recherche de guérilleros qui se dissimuleraient tous feux éteints, leur matériel de cuisine éparpillé dans les sous-bois épineux. [8]» On est alors dans les faubourgs du land-art.

            Dans les expositions muséales, les visiteurs sont invités à toucher. Bolleter n’a pas encore écrit de traité sur l’Art de toucher, à l’instar de François Couperin – ce qui se comprend aisément, chaque instrument nécessitant une approche unique. On peut néanmoins glaner dans ses écrits quelques principes généraux : « Pour être sûr d’arriver à produire ces sons [« des séries de crissements, grincements, croassement et grondements » – il faut un toucher délicat. » Mais aussi de nombreux conseils techniques précis : « Vos mains en supination (comme pour jongler peuvent activer les marteaux en tripotant le mécanisme. Le volet métallique que l’on trouve sous le clavier de certains pianos anciens, soulevé et relâché, produira l’appel d’un bouc en rut.[9] » À moins que, plus zen, on laisse le vent jouer à sa guise, poétiquement, comme sur cet instrument  d la « colline au piano », exposé là comme une dépouille indienne offerte aux corbeaux. « Son cadre se détache. Ses pédales sont enfoncées dans le sol et il est habité par des chenilles, des araignées et des cloportes. Quand le vent souffle sur la mer violette des lupins il émet un son mais il faut se pencher sur lui pour l’entendre. » Et Bolleter de conclure : « Les touches sont entassées les unes sur les autres et font penser à des ravinements roses entr’aperçus à travers des buissons de mallee.[10] ». Les technique nouvelles appellent des innovations lexicales, « Flouter les étoiles » emprunte à Van Gogh pour désigner un mouvement du pouce.

            La disparition. C’est l’unique préoccupation au cœur de la pensée et du travail de Bolleter. Et la métamorphose. Lire Average Human Heart est le pendant nécessaire de l’écoute de sa musique. Les mots sont « ce qui reste quand la musique n’[est] plus là ». Mais Bolleter ajoute aussitôt : « Ce pourrait être l’inverse[11] » D’où « ces histoires qui prennent en compte l’aspect crépusculaire, fugitif, périphérique des relations entre les choses (…), véhicule idéal pour exprimer le sentiment de destruction.[12] »  Certaines de ses pièces associent donc des lectures, mettent des poèmes en scène. Certaines de ces histoires sont macabres, voire sanglantes. La Mort peuple ces pages, parfois violente. « Everywhere the smell of death. » Pourtant, il ressort de cet incessant labourage sans autre horizon que la totale disparition de tout, que la mort est aussi un moment de la vie. Que ce point de vue d’outre-tombe, poétique et musical, tient au fond à une entreprise de conciliation. Et ce qui meurt ne cesse de revivre dans d’autres formes, d’une autre nature, en des métamorphoses au statut quelquefois incertain. Aussi Bolleter peut-il se reconnaître dans les œuvres d’Antoinette Carrier dont il présente une exposition en 2013. Cette compositrice australienne, saluée et primée dans les années soixante-dix, est devenue artiste en tapisserie. « Elle emploie le piano comme un métier et tisse les bandes magnétiques et les partitions entre les cordes (…). Ces tissages changent le son des pianos, qui deviennent des pianos « préparés » (…). Le travail d’Antoinette Carrier est cyclique. La tapisserie se change en musique, et la musique en tapisserie.[13] »

            Ceci n’est pas une invitation à détruire vos pianos. Bien au contraire, plutôt à adopter toute épave de rencontre et lui offrir un asile où laisser jouer le temps. Ce qui s’en échappera sera toujours redevable à Bolleter autant qu’au soleil, au vent ou à la pluie.

Philippe Alen

            On peut écouter Ross Bolleter sur deux albums publiés par Emanem, Secret Sandhills and Satellites (2006), et Night Kitchen, An hour of Ruined Piano (2010). D’autres enregistrements sont disponibles sur le site de l’association WARPS.


[1]Ross Bolleter, Average Human Heart, Unchanging Law.

[2]Ross Bolleter, Du piano-épave, p. 82.

[3]Id., p. 30.

[4]Éric Chevillard, Choir, Minuit, 2010. Or, dans le monde inverse et swiftien de l’île (possiblement) de Choir, « c’est toujours par croulement, effondrement, affaissement qu’elles adviennent. Mais elles adviennent. » (p. 157).

[5]Ross Bolleter, Average Human Heart, « Jamel piano ».

[6]Interview de Ross Bolleter avec Guillaume Belhomme.À lire sur :

       grisli.canalblog.com/archives/2007/01/15/5825300.html

[7]Id. Amanda Stewart, poétesse et sound-artist australienne.

[8]Ross Bolleter, Du piano-épave, p. 39.

[9]Id. p. 31.

[10]Id. p. 38.

[11]Id. p. 100.

[12]Ibid.

[13]Id., p. 118.

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