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Gargorium

Agnel / Benoît / Lazro

Sophie Agnel (p prep), Olivier Benoît (g), Daunik Lazro (as, bs)

FOU Records

Date de sortie: 17/01/2023

Une production Fou records, comme d’ailleurs une large partie de la musique de son producteur, Jean-Marc Foussat, se présente un peu comme un rébus, un jeu de piste. Emboîtons le pas.

Le titre, qui emprunte à l’univers des jeux vidéo –  Gargorium donc –entre en résonance avec l’image de la couverture d’un disque vinyle – une de ses générosités. Elle dispose au premier plan, sur le fond d’un mur gagné par le lierre et un sol jonché du feuillage plumeux d’un thuya, une figurine de la fameuse stryge de Notre-Dame. Son regard s’en trouve quant à l’espace, doublement déplacé, de la ville à la campagne – on le suppose –, du clocher au ras du sol, et quadruplement quant au temps : une sculpture imaginée au XIXe siècle pour rendre actuel un moyen-âge fantasmé, qui devient iconique au XXe et finir par donner, au XXIe, un corps virtuel à un personnage de réalité virtuelle – le fameux Gargorium. Son regard reste mauvais.

On ne m’en voudra pas si, dans ces conditions, je renvoie seulement quarante ans en arrière, pour trouver en ces quatre plages une sorte de postérité directe à une musique dont on pouvait alors interroger le devenir, celle de l’éphémère Music Improvisation Company, et plus précisément la plage qui ouvre son album éponyme, Third stream boogaloo[1], un titre qui, à son tour, résume avec humour bien des déplacements. Lui répond ici un Migrating motor complex, comme pour entériner l’idée que quelque chose se poursuit en se transposant à peine : rien qui vraiment fasse dessin dans ces clappements de tubulure, ces grattements, grincements, raclements, ces sons effrités, aux résonances métalliques, ces roulements sourds sur un chemin de gravier dans des lueurs indécidables d’aube laiteuse, de crépuscule suspendu. Une voix pourtant se détache, monocorde, sur un fil au tracé à demi effacé qui indique la voie, le rail, où cahote la draisine d’un stalker – mettons. Et elle s’éloigne doucement dans le brouillard où le son progressivement s’abolit.

Les oreilles averties rendront à chacun ses boules et ses ressorts, ses menus travaux de zinguerie, ses remuements de caisse à outils où l’on fouille, trifouille, touille et tripatouille, d’où s’extraient, souvent sur le tard, de sifflements prolongés, de vagissements en hurlements bâillonnés (Yelloh carré[2]), une voix. La machine est néanmoins sur les rails, et, si elle ne commande, cette voix plus inquiète qu’installée, se laisse porter cahin-caha vers une destination qu’elle ignore et que nous ne découvrirons pas. Un passage, mais qui, signe des temps, ne promet pas même le terme d’une Zone où l’on serait renvoyé à une foi de secours. En quoi, il est bel et bien d’aujourd’hui.

Philippe Alen


[1]Music Improvisation Company (1970, ECM 1005). Le MIC associait  Derek Bailey, Evan Parker, HughDavies, Jamie Muir et Christine Jeffrey.

[2]Yelloh carré : qui peut s’entendre comme un cri au carré, cri élevé à la puissance du cri. Daunik Lazro, dont on a (trop) souvent décrit la propension au « cri », a pourtant eu recours au « chant » pour deux albums en solitaire, qu’il a signé du signe de Zorro : Zongbook et Another Zongbook. Or, c’est James Baldwin qui l’écrit : « La musique ne commence pas comme une chanson (…). la musique peut devenir une chanson, mais elle commence par un cri. » (Harlem Quartet).

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