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Céline Voccia trio

Céline Voccia (p), Jan Roder (b), Michael Griener (dms)

Jazzwerkstatt

Date de sortie: 04/10/2021

Dès la première note, la première phrase, l’ancrage, la ruée, le ton est donné. Des phrases courtes, affirmatives, dans un registre grave, enveloppées d’emblée d’une rythmique affairée, fouilleuse ; une décision surtout dans la direction, une fermeté, emportent la pièce (Ravin) qui ne s’éclaire qu’aux dernières secondes en s’espaçant peu à peu avant de s’évanouir sans traîner. L’immédiate densité dans laquelle elle nous plonge, la dispersion qui inversement la dissout, ne laissent aucune place au doute sur le déploiement organique d’une musique qui procède sans dévier, sans que plane l’ombre d’un plan médité. C’est le temps qui décide, et le trio répond instantanément. La pièce qui suit (Miroirs envolés) procède à rebours, de la dislocation au remembrement profus de cellules tournoyantes. Une troisième (Lamentations) met en jeu des effets de suspension : des éléments flottants s’agrègent progressivement à mesure que s’étend la tessiture. La contrebasse pousse de l’archet une vieille grille et le piano progresse à pas comptés dans un parc assombri aux ombres agitées, bientôt menaçantes, comme sur un échiquier dont les pièces s’animeraient peu à peu, dans un rêve qui deviendrait réalité. Des images qui certes s’éloignent quelque peu du titre conçu comme un programme, sauf à considérer ce que cette métamorphose peut présenter d’inquiétude, et, peut-être d’un regret qui ne s’exprimerait pas sur un mode plaintif. En suivant un trajet comparable, Rémanence ségoutte doucement tandis que le ciel se charge et prépare le gros temps pour s’abattre en grain serré.
Dans toutes les pièces, le trio trace avec rigueur mais sans raideur un sillon parfaitement lisible. Le fourmillement percussif, accusé d’une frappe sèche, d’une batterie échevelée, à l’occasion puissante (Ascension), la rondeur d’une contrebasse solide et vigoureuse, répandent, en les dépliant, les ruminations venues du clavier. Un clavier germinatif qui à l’instar d’une graine contient à l’état de dormance dans les profondeurs de la terre l’explosion de vie qui jaillira à son heure en d’innombrables ramifications. C’est peut-être le sens de cette Dislocation qui, malgré le déboîtement de ses formes ne renie jamais l’unique tronc dont elles procèdent. Rémanence :  les notes claquent, il y a des crissements de soie, des averses de grêle, des ronflements, des éclaboussures, des carillons ; cela s’obstine, gémit, s’excite, s’encolère, dévaste, puis passe – comme un typhon. Toujours, un même dynamisme s’exprime dans tous les registres et sur tous les tons. Néant sème, épars, des sons creux qui frôlent asymptotiquement le silence, et puisent à l’approche de ce noyau de vide une énergie qui les propulse en une masse tournoyante. C’est ironiquement que cette pièce s’achève sur un tic-tac de métronome, mettant à nu le moteur dialectique de l’être et du néant, tirant toutes les déterminations qui font de cette musique l’expression de la métamorphose continue du vivant.

Est-ce Berlin, où elle vit, qui a ensorcelé Céline Voccia et notre écoute à son tour au point de déceler un petit Hegel dans son moteur ? Comme tout carburant, transformé en puissance, il n’en restera que fumée ; la pensée investie toute entière dans le son, restituée dans son épaisseur, sa densité, son intensité émotionnelle.

Philippe Alen

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