jazz in, le jazz en mode multimédia

Generic filters

Denis Fournier, l’esthétique de l’instant

L’actualité s’accélère pour le batteur et percussionniste Denis Fournier, comme si plusieurs lignes de force convergeaient soudain. Un disque en gestation à Montpellier, une tournée imminente en Corée, un autre enregistrement déjà en ligne de mire chez Rogue Art: chez lui, les projets ne se succèdent pas, ils s’entrelacent. Mais au cœur de cette effervescence, une constante demeure — une nécessité artistique irréductible.

Le point de départ s’appelle CHAOSMOS. Un album désormais achevé, enregistré au studio Recall chez Philippe Gaillot, et dont la sortie est prévue à l’automne. « Chaque projet répond à une nécessité intérieure », explique-t-il. « Ce sont des choses qui me nourrissent et que j’ai besoin de fixer, à un moment donné. » L’objet, lui aussi, compte : la pochette est en cours de finalisation par Georges Souche, pensée comme prolongement esthétique du geste musical.

À l’origine de ce disque, un collectif né dans une période suspendue — celle du Covid. Le Collectif du Chaos, comme son nom l’indique, s’est construit dans un mouvement organique, à partir de rencontres et de pratiques partagées. « Pendant plusieurs années, j’ai organisé des sessions d’improvisation, souvent chez moi. C’était un espace de recherche, mais aussi de transmission. » Autour de lui gravitent alors de jeunes musiciens, certains encore en formation, d’autres déjà engagés dans une pratique affirmée.

Photo Georges Souche  – De gauche à droite : Léna Noury Mazel (voix) | Olivier Ribaud (saxophone ténor) | Denis Fournier (batterie, percussions) | Evlyn Andria (flûte, voix) | Mateo Guyomarc’h (basse) | Émilie Ayer (voix) | Aubin Sol (guitare, voix) | Toussaint Guerre (saxophones ténor & soprano) | Damien
Thonnard (guitare) 

Peu à peu, une matière commune émerge. Des affinités se dessinent. Et l’évidence s’impose : il faut enregistrer. Non pas figer, mais capter. « L’improvisation, on le sait, ne s’improvise pas. Elle se travaille, elle s’affine. Et pourtant, elle reste liée à l’éphémère. » C’est précisément ce paradoxe qui l’intéresse : tenter de saisir ce qui, par nature, échappe.

En studio, pendant deux jours, une dizaine de musiciens se retrouvent. Voix, saxophones, flûte, guitares, contrebasse, basse électrique — un ensemble mouvant, où les individualités dialoguent dans une logique d’écoute plus que de hiérarchie. « Il y a des structures, bien sûr, mais ce qui domine, c’est une forme de composition spontanée. » Les voix, notamment, occupent une place centrale, ouvrant des territoires qu’il n’avait jusque-là qu’entrevus.

Le résultat revendique une certaine rugosité. Une esthétique du déséquilibre maîtrisé. « J’aime cette idée du chaos — non pas comme désordre, mais comme force poétique. » Une musique exigeante, parfois qualifiée de « niche », mais assumée comme telle. Car au fond, il ne s’agit pas de séduire, mais de proposer des formes, des codes, des expériences d’écoute.

Cette démarche s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur l’objet musical aujourd’hui. Entre la difficulté de produire des concerts et celle de vendre des disques, le modèle économique vacille. Mais l’engagement, lui, reste intact. « Faire un disque, c’est aussi fabriquer un objet. Même si ça ne se vend pas, ce n’est pas le problème. » Une campagne de soutien accompagnera d’ailleurs la sortie de CHAOSMOS, dans une logique de financement participatif sur HelloAsso et d’implication directe du public.

le Collectif du Chaos en studio

financement participatif sur HelloAsso

Parallèlement, d’autres horizons s’ouvrent. Une tournée en Corée avec le trompettiste Michel Marre se profile en mai, faite de rencontres improvisées avec musiciens et danseurs. Là encore, l’inconnu devient terrain de jeu. « On va parler en anglais, parfois mal, parfois approximativement… mais la musique fera le reste. » L’improvisation, une fois encore, comme langue commune.

À son retour, un nouveau projet l’attend. Un enregistrement en quartet, aux côtés notamment de ses amis Denman Maroney et Scott Walton, enrichi par la présence de la saxophoniste et flûtiste Biggi Vinkeloe, figure singulière de l’improvisation, formée auprès de Cecil Taylor. Un projet porté par le label Rogue Art, sous l’impulsion de Michel Dorbon, producteur indépendant dont il salue l’engagement rare.

Car derrière ces trajectoires individuelles se dessine aussi une cartographie plus large : celle d’un jazz contemporain en mutation, traversé par des tensions générationnelles, économiques et esthétiques. « On perd des figures majeures, et en même temps, de nouvelles scènes émergent. Mais les conditions de production deviennent de plus en plus fragiles. »

Dans ce paysage incertain, une chose demeure pourtant : la fidélité à une pratique. À une éthique de l’improvisation. À une manière d’habiter le temps.

Et peut-être est-ce là, précisément, que réside la cohérence de son parcours : dans cette capacité à faire du chaos non pas une contrainte, mais une forme créative.

Transcription d’une interview menée par J.Paul Gambier le 25/4/2026

Partager

Jazz actu·ELLES saison #2
JAZZ in BD

Publications récentes

Catégories

Archives