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Cluny, le jazz en liberté

Une première pour Jazz In cette année qui me vit débarquer à Cluny le samedi 15 août sous un soleil de plomb pour assister à la 49° édition de ce sympathique festival. Tout a commencé en effet en 1977, à l’initiative du contrebassiste, compositeur et pédagogue Didier Levallet qui crée alors à Lournand, petit village situé entre Cluny et Taizé, des rencontres-ateliers de jazz.

L’idée première est pédagogique : faire travailler ensemble des musiciens, notamment amateurs et jeunes professionnels, autour de la pratique collective, de l’improvisation et de la création. Pendant la semaine, des stagiaires travaillent avec des musiciens confirmés, tandis que le public vient le soir écouter des concerts. Le festival revendique cette identité qui lui est propre et en fait sa personnalité. Cette année étaient présents comme maîtres de stage Lisa Cat-Berro, Bruno Ducret, Andy Emler, Pierre Durand, Christelle Séry, Olivier Marcaud et Landy Andriamboavonjy.

Et après une semaine de travail intense, il est proposé au public, une restitution des ateliers à laquelle je n’aurai malheureusement pas eu l’occasion d’assister, ayant dû rentrer plus tôt pour raison familiale. Vous sont donc rapportés ici les impressions de sept concerts ayant eu lieu du 15 au 19 août dans une ambiance festive très chaleureuse au propre comme au figuré, la baisse des températures annoncée étant très minime et les lieux surchauffés. Les éventails étaient de sortie et une idée à creuser serait, comme l’a suggéré Léo Danais du groupe Chocho Cannelle, de faire un programme l’an prochain en forme d’éventail!

Samedi 15 août à l’Église St Marcel de Cluny, le quartet du violoncelliste Bruno Ducret accompagné de trois trombonistes, Rose Dehors, Jules Regard et Paco Andreo donna le ton d’un jazz libre et inventif. Digne fils de son père le guitariste Marc Ducret et de sa mère contrebassiste que nous écouterons bientôt Hélène Labarrière, Bruno trace sa route ascendante depuis “La Litanie des Cimes” il y a plus de quinze ans. Ce soir, c’est son dernier et fort original projet intitulé “Invisibles” qu’il nous est donné d’entendre, le troisième et dernier volet de sa résidence à l’Atelier du Plateau à Paris. Un titre mystérieux pour des hommages à travers ses compositions à différentes personnes disparues et invisibilisées, mais aussi pour parler de ce qui est enfoui en nous et caché.
Un violoncelle et trois trombones dont deux à coulisses, c’est pour le moins insolite, mais quelle belle matière à travailler! Deux familles qui dialoguent parfaitement ensemble où toutes les possibilités des instruments sont exploitées pour un jazz totalement transgressif. Cordes frottées, frappées, caressées avec ou sans l’archet, glissandos pour chacun, harmonies et dysharmonies se mélangent pour notre plus grand bonheur, ainsi que des ruptures de rythme et des broderies répétitives qui tiennent le public en haleine. Et que dire de la dernière composition avant rappels intitulée Elastic Dog! Un pur moment de jouissance avec le trombone chantant de Rose Dehors, digne fille de son père Laurent, qui explosa tel un orgasme. Suivront deux rappels, le premier sur l’Hymne à l’Amour d’Edith Piaf et un second dont je cherche encore l’inspiration. Rose Dehors et Bruno Ducret sont deux enfants tombés très tôt dans la marmite des ateliers de Jazz Campus; et comme le dit Bruno aux parents, méfiez-vous, vos enfants en stage ici pourraient bien faire du jazz un jour!


Le duo de la clarinettiste Elodie Pasquier et de l’accordéoniste Didier Ithursarry prit la suite le lendemain dimanche soir 16 août au même endroit, faisant salle comble comme hier soir. La chaleur étouffante gêna bien les musiciens, mais ne les empêcha pas de nous régaler à travers leurs compositions conjointes, une fois de plus hors champs battus. Pour Elodie l’enfant du pays, tombée aussi dans la marmite des stages du festival adolescente, et Didier enfant du pays… basque comme nous le fait remarquer malicieusement Didier Levallet, leur duo s’impose comme une évidence tant leurs styles s’accordent depuis leur réunion au Triton en 2020 après une rencontre improvisée au Festival Eclats d’Email de Limoges en 2018. Ce sont deux musiciens compositeurs qui chacun se nourrissent des idées de l’autre et vice-versa, d’où une grande richesse sur les thèmes abordés, oscillant toujours entre écriture et improvisation, à la fois mélodique et expérimentale, dans une vibration commune très naturelle. C’est une véritable conversation à bâtons rompus en fait, avec une écoute mutuelle respectueuse et douce.
Je retiendrai pour ma part le très aérien Confit, l’émouvant Passage dédié par Elodie à son professeur de l’ENM de Villeurbanne Gilbert Dojat disparu récemment ainsi que le superbe rappel sur une Marche écrite par Didier qui n’a pas été sans me rappeler des sonorités proches de celles de Michel Portal. A noter pour les avignonnais que le duo jouera le 16 septembre prochain à l’Ajmi.


Lundi 17 août, c’est au Théâtre Les Arts de Cluny que le groupe Nit and Dogs se produisit. Le leader en est Rose Dehors entendue samedi soir dans le quartet de Bruno Ducret. Sacré tempérament ce petit bout de femme qui n’a pas sa langue dans sa poche et pourrait mener une carrière parallèle d’humoriste! Avec elle à la flûte, trombone et sacqueboute, Lou Ferrand au chant qui partage l’origine de ce projet depuis environ deux ans, ainsi que Raphael Gautier à la guitare et Paolo Rezze à la guitare, basse et violoncelle. Sélectionnés dans le dispositif Jazz Migration #11, j’avais eu l’occasion de les entendre et de les photographier aux journées AJC de Paris en décembre dernier.
Alors, que dire de ce groupe détonnant et totalement atypique dans le paysage jazz? Qu’il n’a laissé personne indifférent en tout cas, certains l’ayant adoré, d’autres détesté et personnellement, je me situerais entre les deux, me sentant agressée par certains thèmes au niveau des décibels et de l’électronique et soufflant et en appréciant d’autres nettement plus mélodiques par ailleurs. Le résultat est effectivement assez singulier avec des mélodies qui peuvent être très douces et presque folk, puis des textures électroniques, des distorsions, des ruptures rythmiques, des improvisations et parfois un côté franchement bruitiste. Leurs influences musicales bien digérées ont multiples et tout les inspire de façon débridée, autant la grande poétesse Emily Dickinson que la dessinatrice de BD Elodie Shanta, un chien ou un chat (leur fétiche à tous les quatre), une histoire de sorcière ou de potion magique. Le groupe a déjà sorti son premier EP, “Sky Telecom” en octobre 2025, chez Autres Records. Bref, c’est jeune, déjanté, bien de leur époque et ayant le mérite d’une originalité qu’on ne leur contestera pas avec un talent et une maturité musicale déjà étonnante pour chacun malgré leur jeune âge.
En première partie de la soirée du mardi 18 août, voilà venir un duo fort original qui régala nos oreilles aux Ecuries Saint-Hughes. Couple dans la vie comme dans la musique depuis près de 17 années, Emilie Calmé flûtiste et Laurent Maur, harmoniciste ont beaucoup voyagé en Asie et ont même remporté ensemble le Premier
Prix Jazz du Taiwan Harmonica Festival en 2015. Ils ont ensuite développé ce dialogue très particulier entre flûte et harmonica, et le projet « Fantaisie Improbable » est l’aboutissement de cette recherche vraiment singulière et isolée dans le paysage jazz.



Emilie Calmé utilise la flûte traversière classique, la flûte alto et surtout le bansuri, flûte traditionnelle indienne. Issue d’un milieu musical, elle a étudié au Conservatoire de Bordeaux auprès du grand maître indien Hariprasad Chaurasia à Bombay en 2009 et a également enregistré « Flûte poésie » avec Alain Jean-Marie, Gilles Naturel et Lukmil Pérez. Quant à Laurent Maur, il joue de l’harmonica chromatique mais utilise également un harmonica électronique qui génère des sonorités très différentes d’un harmonica acoustique. Après des débuts dans le blues et le rock, il s’est tourné vers le jazz et a étudié au CIM à Paris. Il a notamment travaillé avec Toots Thielemans, remporté le concours international d’harmonica de Trossingen et participé à la musique du film Django. Excusez du peu pour les deux et on se demande comment on a pu passer à côté d’un tel couple foisonnant d’idées dans leurs compositions pleines de poésie et d’images fort appréciées du public, nous emmenant en seconde partie du concert dans un espace où je voyais flotter Sophie Adenot juste sortie quelques heures ce jour-là de la station spatiale! Elle aurait apprécié cette musique dans les oreilles. Leur disque « Fantaisie improbable pour flûtes et harmonicas” est sorti en 2022 chez Luban’Music, pour lequel ils ont reçu les encouragements de Louis Sclavis, Magic Malik & Didier Levallet et je ne peux que vous conseiller vivement de l’écouter.


En seconde partie de soirée c’est le batteur Christophe Marguet qui nous combla avec son quartet de rêve. Il était en effet accompagné de trois autres personnalités d’envergure: Hélène Labarrière à la contrebasse, Manu Codjia à la guitare électrique et Régis Huby au violon. Sa dernière création se nomme « Island », inspirée par une
histoire réelle, celle de l’anglais Brendon Grimshaw, qui s’installa sur l’île Moyenne aux Seychelles dans les années soixante et consacra près de quarante ans à la transformer en sanctuaire naturel, refusant même de la vendre pour la fortune que lui proposait un émir. L’océan aux couleurs turquoises, la lune, les tortues, la nature verdoyante, l’intégrité du personnage ont fasciné Christophe qui a donc écrit tout un répertoire autour
de l’acte de se retirer du monde, retrouver l’essentiel, construire patiemment quelque chose de personnel. Ce projet est donc autant une réflexion sur la nature et la simplicité que sur la création artistique et laisse beaucoup de place à chacun de ses acolytes pour s’exprimer. Le tempo est assez rapide dès le départ puis devient plus nuancé; le batteur est d’un lyrisme toujours aussi époustouflant, la contrebasse chantante et souple bien
soudée à la batterie avec une guitare à se damner dont la sonorité est reconnaissable entre mille, tandis que le violon ténor électro-acoustique apporte une atmosphère plus contemplative. Il fait très chaud au théâtre, le public dégouline autant que les musiciens, les cordes du violon et de la contrebasse doivent se réaccorder entre deux morceaux, mais on fait abstraction de tout cela devant cette musique captivante et mélodieuse à la trame écrite mais laissant la part belle à l’improvisation. Et c’est un public enthousiaste qui a réclamé un très joli rappel au titre bien choisi Useful Life absent du disque qui va paraître officiellement dans quelques jours sur le label du batteur Mélodie en sous-sol.


En ce mercredi 19 août, deux formations vont se succéder au Théâtre des Arts. La première est le savoureux duo de la chanteuse Claudia Solal avec le pianiste Benjamin Moussay qui n’en sont pas à leur première venue à Cluny. Huit années que je ne les avais pas entendus depuis leur concert à Jazz in Arles dans « Butter in my Brain » et ce fut avec grand plaisir que je les ai retrouvés pour le quatrième volet de leur longue collaboration nommé « Punk Moon ». Ils ont tous deux un univers poétique très singulier où piano et synthétiseur posent des notes sur les textes écrits en anglais par la chanteuse. Pourquoi en anglais diront après le concert certains esprits grincheux, on n’y comprend rien. Et alors? Faut-il tout comprendre du texte pour rentrer dans leur monde?
Je ne le pense pas car j’ai été happée de suite par la grâce et la musicalité du duo. Claudia est toute entière habitée par les notes du piano, vivant ses textes à fond, tandis que Benjamin domine le tout comme la puissance calme qu’il incarne en intervenant non seulement au piano mais également au synthétiseur et effets électroniques ainsi que dans la composition. Ils déroulent presque tout leur disque paru en mars 2025 en
commençant par justement le léger Hélium Balloon tandis que le piano est une grosse bête vivante qui respire bruyamment dans Eiderdown for Your Gown. Tout est pur bonheur dans ce concert trop court plein de jolies mélodies comme Direct Light. On sent leur extrême connivence et écoute mutuelle; ce n’est pas une chanteuse accompagnée par un pianiste, mais un couple musical totalement fusionnel. Et à huit ans de distance, j’ai été frappée également par la maturité apportée à leur duo; normal me direz-vous après plus de vingt ans de complicité hé oui, avec « Porridge Days » paru en 2005. Cela ne nous rajeunit pas…mais la musique oui!


En seconde partie de cette dernière soirée s’est alors produit le groupe Chocho Cannelle ( et non pas … ). Ce nom qui en forme de contrepèterie a inspiré bien sûr le patronyme final du quartet, débuté avec le batteur Léo Danais et la harpiste Camille Heim sous le nom de Cam&Léo, agrandi ensuite avec le claviériste Arthur Guyard et le clarinettiste Timothé Renard. Le groupe lauréat du 25e Concours national de Jazz de La Défense en 2022 est alors propulsé sur le devant de la scène avec un succès grandissant sur une musique très dansante et métissée, dont les compositions principalement écrites par le batteur, tournent beaucoup autour de la harpe llanera amplifiée de la jeune harpiste. Les envolées lyriques des claviers et des clarinettes tissent un jazz très mélodique aux ambiances et inspirations contrastées, tantôt emportées ( L’Hystérie du Mec ou le plus électronique Industriel), tantôt plus posées comme dans la composition écrite au moment du Covid Libre à l’intérieur ou encore la jolie Valse à Jeanne écrite par Camille. Beaucoup de décontraction et de sourires partagés, beaucoup d’humour lorsque le batteur présente les différents morceaux présents sur leur disque paru fin 2024 “Yo Te Cielo » (Modulo Records), le titre ayant été emprunté à une phrase de Frida Kahlo dont je suis particulièrement fan, et qui partira comme des petits pains à la fin du concert très applaudi comme il se devait avec un rappel sur une composition d d’Arthur Guyard Una Piel Ardiente. Bref, une vraiment belle fin de festival pour moi, trois superbes soirées devant se dérouler ensuite dont j’ai entendu le plus grand bien. A l’année prochaine donc pour les 50 ans du festival qui
nous réservera certainement de jolies surprises!


Que soient remerciées ici les personnes qui m’ont gentiment accueillie, Didier Levallet, Hélène et Marion, sans oublier les cuisinières qui m’ont régalée au catering!

Florence Ducommun, texte et photos

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