Le set d’Arat Kilo, Mamani Keita et Mike Ladd restera sans doute comme l’un des plus explosifs de cette édition de Millau en Jazz. Huit musiciens sur scène, un public debout dès les premières notes, un éthio-jazz hybride infusé de sources d’inspiration qui mettent à mal la notion de frontières grâce à tout ce que chacun apporte avec lui ou elle. Le projet s’est construit sur une improbable quadrature d’une géographie reliant Bamako, Boston, Belleville, et Addis-Abeba. Mais à mieux y regarder, c’est en réalité beaucoup plus simple, puisqu’il s’agit d’une curiosité commune pour les musiques et les cultures de l’autre, nous raconte Michaël Havard.
Arat Kilo s’est d’abord construit autour de cette veine africaine de l’éthio-jazz, certes. Une musique qui était elle-même dans les années 70 une histoire de circulations et de mélanges venus notamment des États-Unis pour les confronter à la culture locale. Pour Arat Kilo, l’idée était donc déjà là : partir des gammes qui les intéressent et voir ce qu’elles pouvaient devenir au contact d’autres esthétiques.
La rencontre avec Mamani Keita et Mike Ladd s’est faite progressivement. Tous deux avaient d’abord été invités sur des morceaux de Nouvelle Fleur (2016), l’album qui précède leur première réalisation commune. Les affinités ont fonctionné, la rencontre fut facile, et l’envie est donc venue de pousser plus loin l’expérience.
« On passe vraiment d’un univers à un autre sans quitter réellement l’Éthiopie mais il y a beaucoup de portes qui s’ouvrent dans les influences », raconte Michaël. Et ces portes ne sont pas seulement musicales. Mamani Keita arrive avec son histoire malienne et son parcours entre le Mali et la France ; Mike Ladd avec son histoire américaine, son parcours dans le slam et une écriture profondément nourrie par les réalités politiques. Chacun vient avec ses propres références.
« En fait, c’est un petit peu comme faire un plat ensemble et rajouter chacun ses petites épices. Aller chercher ce qu’on aime dans d’autres musiques et le mélanger à la sauce qu’on fait et on essaie toujours de mettre ça au service d’une grosse énergie, d’une musique assez dansante et qu’on essaie assez moderne », résume-t-il.
Cette cuisine collective est devenue une véritable manière de composer. Mamani peut proposer un refrain, Mike Ladd venir écrire ou improviser dans les interstices, répondre à ce qu’elle apporte, tandis qu’Arat Kilo fait circuler l’ensemble dans son univers musical. Une façon de travailler qui a progressivement transformé les deux artistes invités en membres à part entière du groupe sans demander à qui que ce soit de renoncer à son identité.
« C’est la classe d’avoir des gens qui ont leur carrière derrière eux et qui la continuent avec nous parce qu’ils peuvent amener toute leur richesse au projet », souligne Michaël. Une richesse qui ne suppose pas de gommer les individualités : chacun continue de porter son histoire, mais celle-ci vient désormais nourrir une création commune. Le groupe, dit-il, a fini par devenir « vraiment une entité ».
Une utopie à défendre
Il serait pourtant difficile de parler d’Arat Kilo sans parler de politique. Pas seulement parce que Mike Ladd écrit des textes qui abordent l’esclavage, la religion ou d’autres réalités politiques, mais parce que la réunion même de ces musiciens constitue, pour Michaël, un geste politique.
« Je crois qu’en fait, dans notre démarche même il y a quelque chose de politique puisqu’on montre un vivre-ensemble assez improbable et inédit », dit-il, sachant qu’Arat Kilo avait commencé à le montrer avant même l’arrivée de Mike Ladd et Mamani Keita avec un album qui ouvrait le chemin de la Perse, avec l’album de Kaboul à Bamako.
Mike Ladd occupe dans ce dispositif une place particulière. Son écriture vient notamment se glisser dans les espaces laissés par les propositions de Mamani Keita. Elle apporte une autre temporalité, une autre manière de raconter. De la culture du slam du premier à la culture narrative de la seconde naît une improbable couleur commune.
Cette manière de faire ensemble prend une résonance particulière dans un contexte où le groupe dit observer avec inquiétude la tournure du monde.
« Je crois que franchement on est très inquiets comme pas mal de gens, je pense, de la tournure actuelle du monde, de la nature, de la nature humaine aussi, qui commence à s’exprimer différemment d’avant, des idées nauséabondes qui commencent à se diffuser énormément plus qu’avant. »
La réponse du groupe n’est pourtant ni le retrait ni le renoncement. Elle consiste à continuer à faire ce qu’il fait déjà : réunir, jouer, provoquer des rencontres, donner envie de découvrir ce que l’on ne connaît pas.
« On est acharnés dans notre démarche. On est obligés de l’être finalement. Avoir décidé de faire ça ensemble, de vivre cette musique ensemble, de proposer, de composer, je crois que c’est une démarche qui nous rend forts (…) qui fait que tant qu’on peut, on continue à essayer de diffuser notre message, essayer de rassembler des gens (…) les rendre curieux et avoir l’espoir que l’humain soit un peu intelligent et curieux de l’autre, et curieux des cultures des autres, sans rester dans son coin (…).
Je dirais que c’est une utopie de pouvoir mélanger autant des cultures différentes. »
L’utopie est peut-être, non pas dans l’idée naïve que la musique suffirait à réparer le monde, mais dans la possibilité de montrer que les différences rassemblent plutôt qu’elles n’opposent ou divisent. « Le métissage pour moi c’est ça. C’est l’avenir et c’est ce qu’on représente un peu, métissage des idées, métissage des cultures, métissage des influences, et de la bienveillance aussi, diffuser de la bienveillance et de l’énergie. »
Après un concert où personne, manifestement, n’a eu vraiment le choix de rester assis, la formule prend une résonance particulière. Reste à savoir ce que cette énergie va devenir.
Le dernier album a mis du temps à arriver, notamment parce que le Covid a interrompu une dynamique enthousiasmante, confie Michaël. Vision of Selam avait reçu des retours que le groupe n’espérait pas forcément, jusqu’au Prix de l’Académie Charles Cros.
Arat Kilo dispose désormais de davantage de moyens pour produire sa musique lui-même, avec notamment le studio du guitariste et un projet de label porté avec le bassiste. L’idée serait de travailler davantage en interne, sans nécessairement attendre la constitution d’un nouvel album.
« On va commencer à faire un peu plus les choses de façon artisanale entre nous », annonce le membre fondateur du groupe. Des morceaux pourraient donc voir le jour au fil de l’eau, dans une logique plus expérimentale et plus libre et reprendre le fil pré-Covid qui permettrait de se tourner un peu plus vers l’international.
« C’est quelque chose qu’on a toujours adoré faire et qu’on a finalement un peu trop peu fait ces derniers temps, et si on trouvait des moyens de faire ça, ça serait fantastique. »
A suivre absolument donc. Restons branchés.
Patrice Mancino, texte et photos

























