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Léa Maria Fries, le jazz et la quête d’authenticité

Avec Cléo, Léa Maria Fries nous offre un disque qui prolonge à la fois tout ce qu’elle a expérimenté jusqu’ici et qui pourtant marque une rupture. Pour la première fois, elle avance sous son propre nom.

« Pour moi c’est dans un sens un premier album parce que c’est celui sous mon nom, où j’ai vraiment mis mon nom en avant, où c’est mes compos, en collaboration avec Julien (Herné), mais je n’ai plus ce cadre de groupe que j’avais toujours avant, que j’avais besoin en fait, pour la confiance, je crois, aussi. »

Ce “premier” disque arrive effectivement après un lot d’expérience et d’expérimentations déjà conséquentes. Il y a eu les études de jazz, puis Berlin, un groupe de pop indé (Visitor), un disque 22° Halo (2021) qui la ramenait vers quelque chose de plus “acoustique” et ancré dans le jazz, nous confie-t-elle. En même temps, la rencontre avec Julien Herné (For A Word) et Gauthier Toux (22° Halo et For A Word),lui ouvrent d’autres portes vers l’électronique, d’autres formes de groove et des sonorités nouvelles. Et puis Et.nu (2023), le duo qu’elle forme avec Julien.

Autant d’étapes que Léa ne considère pas comme des détours mais dont Cléo est plutôt le résultat. « Toutes ces étapes, c’est des étapes très très importantes pour moi dans ma carrière en tant qu’artiste, qui m’ont vraiment marquée et Cléo finalement c’est un peu le résultat de tout ça. »

Le personnage de Cléopâtre, auquel le titre fait référence, accompagne Léa depuis l’enfance. Fascinée très jeune par l’Égypte ancienne, c’est une figure à travers laquelle elle peut regarder son propre parcours.

« En fait Cléo c’est une réflexion sur mon parcours personnel en tant que femme, en tant qu’artiste, c’est une réflexion sur la région où j’ai grandi, et après, tout mon développement en tant qu’artiste, en tant que femme, et c’est résumé un peu en Cléo », détaille-t-elle, ajoutant que le disque parle ainsi de maturité, de ce qu’il faut abandonner pour continuer à avancer et accepter de laisser certaines choses derrière soi.

Se déraciner pour se trouver

Dans cette construction, des villes ont compté, mais peut-être moins que le fait de partir. Berlin puis Paris ont été deux moments de déracinement, deux manières de quitter une forme de sécurité pour se retrouver face à l’inconnu.

« Je dirais ce qui est presque plus source de ça encore c’est de se déraciner deux fois du coup de partir de la sécurité et de se retrouver tout seul un peu face au mur. »

Le départ n’a rien d’idyllique. Il y a la solitude, la nécessité de se demander qui l’on est, ce que l’on veut, où l’on veut aller. Mais c’est justement cette confrontation qui semble avoir nourri la démarche artistique. Berlin est importante pour sa liberté, Paris pour d’autres raisons, mais les villes sont finalement presque secondaires par rapport à l’expérience du déplacement.

« Je crois que de prendre des pas vers l’inconnu et de tenir le coup c’est presque plus encore ça qui m’a « shapée », plus encore que les villes en soi. »

Il reste pourtant à comprendre ce qui se cache derrière cette expression de « parcours personnel ».

Léa a grandi en Suisse, dans un environnement qu’elle décrit comme plutôt ordinaire, avec une éducation et un cadre familial éloignés du monde artistique. Longtemps, elle s’est demandé ce qu’elle pouvait bien avoir à raconter. Jusqu’à ce qu’un ami artiste l’invite à “regarder plus attentivement”.

À partir de là commence un autre travail : regarder ses racines, son héritage, les freins rencontrés, qui l’ont amenée à fouiller des endroits moins confortables. Un processus qu’elle qualifie de « pas toujours joyeux » quand on lui dit que Cléo semble parfois venir d’endroits sombres.

« C’est vraiment aller en soi (c’est) chercher les choses, (…) lâcher des choses, et surmonter des vides et des tristesses, et (..) grandir et se trouver. »

Mais elle décrit aussi cette introspection comme une nécessité de l’artiste, pour aller plus loin.

« Nous, en tant qu’artistes, on doit le faire parce que beaucoup d’humains peuvent s’en passer et tracer leur truc (en étant) plus ou moins heureux, mais nous, selon moi et ma définition de l’artiste, on ne peut pas ne pas se mettre face à soi-même, parce que sinon on va être limité. »

Et Cléo serait finalement le résultat de cette étrange machine qui transforme tout cela. Une métaphore qu’elle décrit au cours de l’entretien comme une “machine à laver”.

Et s’il faut en revenir au jazz, cette idée de saut dans l’inconnu, de parcours d’expérimentation, les références à des figures tutélaires de la musique sont bien présentes et viennent alimenter le portrait de “Léa Maria Fries”.

Les références sont multiples, parfois cotées explicitement, parfois présentes en filigrane : Miles Davis, bien sûr, dont Bitches Brew est explicitement convoqué dans l’introduction de l’album, mais aussi Joni Mitchell, Nirvana, Björk, Thom Yorke, Kendrick Lamar, le classique, le free jazz, Bill Evans, Chopin ou Satie.

« J’écoute énormément de musiques différentes (…) C’est aussi un truc qu’on a en commun avec Julien, et c’est très très riche du coup. On peut se laisser inspirer par plein plein plein de musiques. Je crois que le seul truc qui est vraiment important là-dedans, qui unit les artistes finalement, c’est qu’il y a un départ (…) une authenticité, qui est là au départ de l’art et après qui est traduite avec n’importe quel vocabulaire. »

Au-delà d’une esthétique particulière, ce qui fait le lien, c’est une manière de chercher. Miles Davis compte justement pour Léa parce qu’il n’a jamais cessé d’évoluer, Björk l’intéresse pour sa capacité à construire des univers complets et le genre musical devient finalement secondaire.

« Moi je m’en fiche complètement, c’est vraiment si quelqu’un a quelque chose à dire avec une vérité, une sensibilité, (…) un vrai message en fait, ça me touche. »

C’est ce qui lui permet de considérer Thom Yorke comme pouvant être, dans son approche, « plus jazz que beaucoup de musiciens de jazz ». Une provocation assumée, mais qui dit quelque chose de sa conception du genre, et de laquelle on pourrait éventuellement se permettre de rapprocher PJ Harvey ou Joan as Policewoman.


Le jazz et le courage de l’artiste

Alors forcément, au milieu d’un festival de jazz, vient la question de l’étiquette elle-même. Qu’est-ce qui fait encore le jazz aujourd’hui, alors que les influences circulent, que les artistes brouillent les frontières et que les techniques de production bousculent les pratiques et gomment les distances, géographiques comme musicales.

La réponse de Léa est moins une définition qu’une façon de penser la musique.

« Pour moi le jazz c’est un état d’esprit, c’est une manière de travailler la matière et de connecter l’instant avec les humains autour en fait » avec une attention particulière au moment, à l’instinct, à la prise de risque.

« Il y a ce truc avec le moment, l’instant, l’instinct et un courage aussi de prendre des risques. Un courage de dire Miles, tous ces gars, Coltrane, Bill Evans,… ils ont pris des risques et de vouloir recréer ça, pour moi, c’est…, ils ont tous évolué et, voilà, pour nous, le jazz c’est vraiment très ouvert »

Julien Herné, qui accompagne Léa dans cette aventure, avec notamment le projet Et.nu, intervient dans cette conception par une autre forme d’expérience. Leur complémentarité est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Léa dit avoir pu franchir ce cap sous son propre nom.

Elle insiste sur l’importance de savoir ce que l’on sait faire, mais aussi de reconnaître ce que l’on ne sait pas faire. Avec Julien, les deux artistes peuvent précisément se compléter. Il lui arrive de comprendre ses esquisses ou ses intuitions avant même qu’elle ait trouvé les mots pour les formuler.

« J’ai la chance de travailler avec des humains (…) qui sont incroyables, qui sont super sensibles, qui sachent aussi lire mes “sketchs”, mes demi-trucs et notamment Julien, (…) parfois avant que je n’arrive à exprimer les choses d’où je veux aller, donc ça c’est vraiment un bonheur. »

« Je crois que, personnellement, il fallait que je fasse tout un parcours pour arriver là, pour savoir ce que je veux, qui je suis, avec qui je veux travailler et ce que je veux dire en fait. »

Au final, au début, trouver sa voix

Il y a, dans le parcours de Léa, un autre épisode qui prend rétrospectivement une importance particulière : sa participation, très jeune, à un concours de chant de jazz à Montreux, où elle se retrouve parmi les dix dernières candidates d’une compétition internationale, avec notamment Quincy Jones dans le jury.

Elle n’a alors pratiquement aucune expérience, vient à peine de commencer ses études et se retrouve propulsée dans un contexte qui la dépasse.

« C’était complètement (surréaliste) quand j’y pense maintenant, parce que j’étais vraiment là, complètement verte (…) et inexpérimentée. »

Elle ne considère pas cette prestation comme son meilleur moment musical, loin de là. Mais le simple fait d’être arrivée parmi les dix premières lui injecte une première dose de confiance.

De fait, elle le sait et l’assume aujourd’hui, elle joue du piano, de la basse et de la batterie, mais aucun de ces instruments, ne nourrit son mode d’expression de prédilection. « C’est surtout la voix », dit-elle. « C’est ce qui est vraiment inné, ce qui sort tout seul, ce qui me permet de m’exprimer le plus précisément. »

Ce soir de juillet à Millau, cette histoire personnelle a rencontré pour la première fois le public du festival. Léa découvrait le lieu, ses arbres, ses maisons et surtout cette atmosphère qui permet aux artistes de rencontrer des gens qu’ils ne toucheraient peut-être pas ailleurs.

« Ça nous permet en tant qu’artistes de rencontrer des gens qu’on ne touchera peut-être pas et en même temps de créer vraiment un lien parce que c’est ça qui compte en fait, on est des humains. »

Patrice Mancino, texte et photos de concert
Romain Danger, photos de l’interview

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