En septembre 2025, Laurent Rochelle revenait sur le devant de la scène avec Prima Kanta, cinq ans après un premier disque tout en apesanteur, 7 variations sur le Tao. Sur la « scène des grands pins » du festival Millau en Jazz, le projet dévoilait un bouquet de textures et de couleurs, où la harpe de Rebecca Féron se parait d’atours électriques, où le violon se glissait dans les pas du saxophone, le piano venant compléter la palette d’un paysage d’été. Les compositions apparaissent d’une grande évidence simplicité, ô combien trompeuse.

Cette sensation de circulation et d’espace n’est pas étrangère à la manière dont Laurent Rochelle construit sa musique. Compositeur pour Prima Kanta mais aussi pour d’autres projets et pour l’audiovisuel, il écrit en permanence, accumulant des morceaux qui trouveront parfois leur place dans l’un ou l’autre de ses projets.
« J’écris tout le temps, en permanence, des musiques qui me viennent, suivant l’inspiration, et ensuite je me dis : tel morceau que je viens d’écrire, il serait bien pour Prima Kanta », raconte-t-il. Une façon de composer qui ne suppose donc pas nécessairement de se mettre à l’ouvrage avec un album déjà en ligne de mire. Les périodes de composition alternent avec celles où la scène, les autres projets ou quand ses muses sont disposées à. Mais même lorsque Rochelle n’écrit pas, quelque chose continue de se construire : « Pour composer il faut se nourrir de choses en fait, parce que pour composer il faut se nourrir de vie tout simplement. »
Pour Prima Kanta, le nouveau répertoire s’est ainsi constitué progressivement et la matière première a ensuite été proposée au collectif. À noter que depuis 2020, Prima Kanta a changé de visage. Le groupe était alors constitué de six musiciens, il est aujourd’hui devenu un quartet, une évolution en partie provoquée par les conséquences du Covid sur les parcours et les activités des membres ayant quitté la formation.
Mais ce qui aurait pu devenir une contrainte s’est finalement transformé en choix artistique et un recentrage qui, paradoxalement, a ouvert l’univers des possibles. La nouvelle formule permet notamment de mieux faire cohabiter le piano et la harpe, deux instruments proches par leurs registres et leurs timbres, et obligeant à repenser les arrangements. « Finalement le quartet est une bonne formule parce qu’il y a plus d’espace pour tout le monde en fait, et je pense que la musique est meilleure maintenant », estime l’artiste.
La notion d’espace est quelque chose de bien présent dans l’approche artistique et l’univers Prima Kanta, à l’écoute, comme une caractéristique sonore destinée à laisser toute leur place aux instruments, aux musiciens, autant qu’à l’imagination de ceux qui écoutent.
Cette approche trouve son origine dans le photo-concert, Pyrénées, montagne magique, sur des images de Pierre Meyer. Le projet est donc né d’une musique déjà nourrie de paysages et de grands espaces. Si le deuxième album prend, comme le décrit Laurent Rochelle, une direction plus intime In A Purple Time, ou « un instant pourpre », le disque, comme la proposition sur scène, sont faits du même bois.
Le titre, explique-t-il, renvoie à quelque chose de très précis pour lui, mais dont l’explication risquerait finalement de réduire les possibilités d’interprétation.
« Je peux vraiment expliquer précisément pourquoi j’ai donné ce titre (…) mais ça ne va pas aider les gens en fait », dit-il. « C’est important pour moi de le poser, de le signifier, mais ce n’est pas important de l’expliquer (…) Il faut laisser les choses faire.
(…) C’est une musique, on nous le dit souvent, une musique (…) qui fait travailler beaucoup l’imaginaire des gens. Très souvent on nous le dit après les concerts : c’est incroyable, j’ai vu des choses voyager dans ma tête. »
Quelques morceaux du prochain Prima Kanta existent déjà, certains avancés, d’autres encore en chantier. Impossible cependant pour Rochelle de dire aujourd’hui quelle forme prendra un éventuel troisième album. Il faudra attendre que suffisamment de morceaux existent, qu’ils aient été joués, travaillés, éprouvés, pour que leur « couleur » apparaisse.
Il y a d’ailleurs quelque chose de très cohérent dans cette idée de couleurs et de perception. Le pourpre, par exemple, n’existe pas comme une couleur du spectre visible. Il apparaitrait en quelque sorte lorsque l’on referme la boucle, lorsque l’on relie les deux extrémités du spectre, le rouge et le violet. Une couleur qui naît donc d’un passage d’un bout à l’autre pour revenir au point de départ quand le premier et le dernier morceau de l’album In A Purple Time se répondent, tel un voyage qui n’est plus linéaire,d’un morceau au suivant, mais qui finit par rejoindre son commencement, avec tout ce qui a été traversé entre-temps.
« Les deux morceaux sont complètement liés en fait. Il y en a un qui introduit, qui ouvre une porte et le dernier qui ferme la porte », relève Laurent Rochelle.
Une porte ouverte, une porte refermée, mais une histoire dont on attendra donc les prochains chapitres.
Patrice Mancino, texte et photos de concert
Romain Danger, photos d l’interview






















