Jazz à Luz #35 – Luz-Saint-Sauveur, 12 juillet 2026
Dimanche 12 juillet
Il aurait fallu, sinon du cœur, un solide estomac pour encaisser en suivant le Noisy Ping-Pong concocté par Coax enrichi par la suite d’« un peu de métal… un peu de disco… assaisonné des bienfaits [même] insoupçonnés de la new wave » promis par le programme et dispensés à minuit par ¡ Duflan Duflan !, trio belge qui, dit-on encore « joue vite et fort ». Mais surtout, il fallait se lever matin pour se rendre à la chapelle Solférino, sur le chemin de l’Impératrice qui domine la ville, non pas « sentir l’air frais sur le visage » mais les premiers assauts dès 7h d’un soleil impitoyable. C’était somme toute d’excellentes conditions pour aborder ce qui s’est affirmé au cours des ans comme l’ambition profonde du festival : faire converger le local et l’universel, des traditions populaires, essentiellement occitanes, et leur reprise dans un esprit qui résonne avec des préoccupations contemporaines. Suivre la vie où elle va. Personne ne vient de nulle part, mais nul n’est tenu de camper sur place.
Drailhas, soit Laurent Paris (perc., sifflets, côte de vache, guitarafistolée) et Sylvie Guy (laine) illustre parfaitement ce programme. L’horaire, déjà – 7h 30 –, plaçait les artistes du côté de « la France qui se lève tôt », et le public avait suivi, ce qui suffirait au festival de Luz pour se démarquer. L’association et le projet ensuite d’un batteur-percussionniste et d’une plasticienne-ethnologue ne s’inscrirait que de biais dans toute autre rencontre que celles que dispense Jazz à Luz qui adhère pleinement à telle proposition, laquelle ne se contente pas de «représenter le pastoralisme, mais d’en faire l’expérience sensible : éprouver le temps long, l’effort, l’attention au collectif et la relation intime entre humains, animaux et territoire. » En installant ses fûts en lisière du petit replat dégagé où se trouve la chapelle, Laurent Paris réclamait toujours plus de toisons sous lesquelles les faire disparaître, tandis que Sylvie Guy s’affairait aux derniers préparatifs de la laine, qu’elle traiterait en plasticienne.
Avec trois cordes sous lesquelles est passée la table d’harmonie d’un banjo, la guitare scarifiée dont Laurent Paris tire un simple motif répété aussi discord que possible ramène au temps de l’enfance où l’on s’émerveille du son tiré d’une boîte de sardines équipée d’un fil de fer. Sa répétition même dure le temps nécessaire pour transporter dans cet autre monde où la pente gravie, l’odeur des herbes sèches, de la laine répandue, de la résine chauffée, la température, la qualité de l’air, l’ensemble de ces données sensibles conspire et prend un sens antérieur à la création de formes. En un temps primitif où sons et gestes sont ce qu’ils sont, et rien que cela. Mais que c’est en étant cela qu’ils expriment toute la puissance poétique qu’ils contiennent. Cette énergie, déployée ensuite sur les peaux en une grêle de sons maigres, se transmettra aux gestes méthodiques de Sylvie Guy qui brasse la montagne de toisons amassées, répandra au sol, sur champ de feutre, les émaux de laine colorée, le « tanné » d’abord, puis l’« or », l’« azur »… Mais si héraldique il y a, elle est décidément plébéienne et terrienne, animale même, et ces vocables trahissent leur origine : ici, « émaux » et « métaux » sont de laine et de montagne, ils ont l’éclat de l’épervière ou de l’iris, les « meubles », formes de rochers, de nuages. Le brun, rare en héraldique, se souvient de l’ours, et si les fils jetés acceptent d’être « de gueules » c’est que la menace rode dans l’estive. Quant aux semis vermiculés, les plus évocateurs d’un chemin et de la transhumance, des drailles, ils ne mènent nulle part ailleurs que dans l’envers poétique de toute cartographie. Sylvie Guy, après avoir disposé tous ces éléments, les savonne, les piétine et foule longuement en une danse nourrie des percussions, les roule sur un tube, laminant ce qui peut l’être pour faire de leur relief un plan dans le va et vient d’un rituel inventé, et se drapera pour finir d’une de ces cartes organiques, résultat d’une « proposition à la forme hybride où la laine, le son et les corps sont devenus les vecteurs d’un récit incarné du vivant. » Comme le disent1 Julie Garel-Grislin et Cristina Ion en citant Christian Jacob, « La carte tire sa légitimité non d’une comparaison avec son référent, demeuré hors d’atteinte, mais d’un accord collectif sur ces conventions et d’une confiance individuelle dans sa capacité à dire le monde avec exactitude. »
On ne pouvait mieux donner à voir comment, par quel geste, ce que l’on nomme « art contemporain » peut, dans ses formes vives, capter, se saisir et ressaisir le « primitif », et relier ce qui peut encore vibrer en nous aux sensations, gestes et éléments premiers.
C’est ce que l’on pourrait ressentir, d’une autre façon, au cours des deux concerts suivants. Au terme de Drailhas, un bus nous emmenait un peu plus haut, à Gèdre, pour écouter les Begeræs, Lutxi Achiary (vcl, tambourin à cordes, shruti box) et Camille Lainé (vcl, v) chanter a capella, ou accompagnées simplement, des mélodies des Pyrénées et du Massif Central sur cette thématique pastorale et féministe puisqu’il était question de « déconstruire une certaine image de la bergère ». Faire un sort à la dissonance qui oppose l’image traditionnelle, folklorisante, de la bergère « juponnante et naïve » et celle de femmes fortes et courageuses, « rebelles et malignes ». Ceci au travers de lectures de textes tirés de Pastorales2, dont « la chronique d’altitude ne chante pas la rêverie de la tradition bucolique, mais les gestes du pastoralisme et ses réalités rugueuses », sur des arrangements de Clémence Cognet (liée au GMEA d’Albi). Dans cette église fâcheusement sonore, un moment de fraîcheur auquel on pouvait s’abandonner sans réserve en dépit de l’âpreté de certains textes et de certaines musiques, parfois audacieuses sans y paraître mais qui ne se refusaient ni à des coups de glotte ni à de périlleux intervalles ou des effets imitatifs.
Il fallait maintenant redescendre sans attendre : à mi-chemin de Luz, nous attendait la centrale hydroélectrique de Pragnères où Fred Frith (g) se livrerait en solo. Inscrite au Patrimoine du XXe s. des Hautes-Pyrénées, tous ses visiteurs n’ont pas eu notre chance. Ni tous ceux qui ont écouté Fred Frith – ou quelconque guitariste amplifié – : ce que suppose la production du moindre son, qui d’ordinaire se confond avec la seule présence des amplis sur la scène, était là, bien visible. Des conduites forcées qui traversent la montagne sur des kilomètres, des dizaines de tonnes de fonte, de gigantesques turbines Pelton sous leurs énormes carters lisses, se résument ordinairement à la simple prise où se branchent amplis, guitares et pédales d’effet. Toute cette puissance visible enfin dans le dos du guitariste, toute l’eau des gaves concentrée, déversée, libérée en pluie de grains de riz versée sur le couvercle de tôle posé sur la guitare à plat3. Débuté à la ficelle traversant les cordes, poursuivi à la brosse, passé par la chaîne, l’e-bow, les céréales et le galet, le set puise dans grand nombre de registres et de modes de jeu, la saturation, la digitalité, le tapping à deux mains n’étant pas exclus. Un long moment, sur la fin, la veine blues-rock resurgit, venue de loin, dressant de vastes paysages nocturnes fondus en l’illusion d’un orgue. Lui succéda par exemple une séquence percussive sur moule à tartes successivement entrepris par le truchement d’une tige de métal, à main nue, puis à l’archet, le rythme se faisant timbre. Frith emploie les pédales d’effets à la manière d’un pianiste qui colore son jeu, le sculpte, lui donne du volume, des angles qu’il accuse ou dont il atténue les arêtes. Son jeu de pieds assure la continuité d’un unique flux en proie à une formidable diversité d’accidents. Le surgissement, l’inattendu fait ainsi bon ménage avec certain sentiment de confort, quelque sourcil que fasse se lever l’emploi d’un tel mot. Mais lorsqu’un enfant se manifesta et que ses pleurs furent tout naturellement repris en chantant avec humour, mués en berceuse, c’était la confirmation que ce concert était véritablement adressé à un public déjà conquis, assis en tailleur… comme aux beaux jours de Woodstock ! Ce qui ne pouvait s’achever que par un bis ; alors prit forme un Amazing Grace, tout en contrastes, en ronde-bosse, des creux susurrés aux ombres douces, des pleins gonflés de saturation forte : à cet instant, une ombre de Donatello planait, éphémère, sur la centrale de Pragnères4.
Un ami musicien qui, la veille, remarquait que l’attirail de Frith n’ayant pas changé au cours des ans, la surprise n’était plus vraiment au rendez-vous, arborait néanmoins au terme de ce solo une mine ébahie, hilare, qui témoignait du contraire. C’est qu’au-delà des moyens employés, la virtuosité feutrée glissée dans l’enchaînement des séquences, leur tuilage, l’usage délicat des neuf pédales d’effet actionnées pieds nus, tout cela ensemble faisait merveille en restant comme cueilli du matin. Un mécanicien sûr de soi, un horloger au travail, penché sur son établi, ordonné, méticuleux, patient, tel nous apparut celui qui, tôt, a contribué à façonner une approche de l’instrument depuis devenue classique. « Classique » : c’est peut-être le mot qui qualifierait le mieux le moment partagé, et manifestement reçu comme tel, à en juger par le lent dépliement de corps et de faces réjouies, peu enclines à quitter les lieux.
En bas, la fête se poursuivait dans les rues, mais le temps pressait pour se rendre à la Maison de la Vallée, lieu des excès tardifs et bruyants. Pourtant, en journée et dans l’auditorium, avec de ceux qui, lors de l’édition #32, s’étaient noyés dans la purée de Pomme de Terre5, l’Ensemble Des corps dehors proposait tout autre chose. Aymeric Avice (tp)et Richard Comte (g) donc, au sein d’un Ensemble composé en outre de Fabien-Gaston Rimbaud (textes, vcl), Maëlle Desbrosses (v), David Merlo (b)et Mathilde Proy (electr.) entrent chacun en ordre dispersé par des sons épars, aérés, dans le droit fil de leurs instruments respectifs et ne s’agglomèrent qu’à l’entrée de la voix, porteuse de mots. Chacun apporte sa touche à part soi sur une dynamique en soufflet jusqu’à ce qu’un tout se forme en une texture qui se fait, se défait, se refait, avance comme un poulpe en chasse. Une intrigue semble se nouer sur un passage scandé où se distingue même un bref solo de guitare, le tout débouchant sur une composition. Un souci de lisibilité qui ira jusqu’à évoquer Rock Bottom dans l’esprit de qui se souviendra de l’effet produit par une longue tenue au timbre travaillé sur laquelle se détache une trompette placée en évidence sur ce drapé. Mais tout au long, dans des attitudes de tendre rocker, Fabien-Gaston Rimbaud dira, déclamera, clamera parfois, un ready made distillé à partir de paroles entendues en ville au cours des derniers jours. Ce concert, en effet, prenait place dans le programme de la « balade musicale et pastorale aux Pyrénées ».
Un festival de musique improvisée ne pourrait s’improviser lui-même sans se mettre en danger – ce qu’on demande, souvent de façon hasardeuse aux musiciens invités. Luz s’est réservé une fenêtre à la marge en programmant un concert surprise et féminin. Les pronostics allaient bon train et les paris ont pu se prolonger un temps dans la salle car le concert débuta dans le noir par une rumeur, un ressac, un tremblement. La lumière s’est faite sur Núria Andorrà (perc.) et Sakhina Abdou (as, ts). Si les timbres se prolongent jusqu’à se confondre parfois, la saxophoniste semble prisonnière d’un phrasé tordu, contorsionné, presque exclusivement plaintif, segmenté, bègue ou psittaciste, animé de portamenti trop systématiques pour être réellement touchants. Le choix de ce registre relativement ingrat a fait reposer sur la percussionniste, parfaite en tous points, la charge de donner sens et direction à une musique malgré soi refermée sur elle-même. Il faudrait attendre la nuit tombante pour espérer de Sakhina Abdou une possible libération de ses démons intérieurs.
C’est qu’avec Marta Warelis (p) et Toma Gouband (perc.), l’une de vif-argent, l’autre de sève, de granit et de schiste, la partie à trois serait forcément différente. Sur un piquetage intensif de la pianiste qui est comme sa marque, Sakhina Abdou (as, ts) en allongeant ses segments répétés leur donne un caractère différent. Le fonctionnement du trio, par les insistances du clavier et les retraits de la saxophoniste, laisse une place prépondérante à Toma Gouband qui dans un premier temps associe pierres et peaux. Devenu un duo percussif, il adopte d’abord un schéma de questions-réponses, en associant une frappe sèche et fournie à un jeu martelé efficace ; ce tandem, devenu autonome s’achèvera par un solo véhément de Gouband. Cette première pièce s’est donc tenue entre « Les Adieux » et « La disparition ». Le passage à l’alto lors de la deuxième longue pièce a semblé libérer enfin Sakhina Abdou, plus convaincante sur cet instrument, procédant alors par longues giclées, le piano joué de l’intérieur sur une ample gestique de Gouband concluant une friction énergique par un fracas au sol. Il apparut tout au long, aux pierres et aux feuillages comme le foyer d’idées qui alimente le trio, dessinant avec le piano un axe sur lequel venait ou non se greffer le souffle aux tendances solipsistes de Sakhina Abdou. La conclusion revint à Marta Warelis qui mit en branle avec légèreté une boîte à musique atonale qui fit enfin passer un filet de fraîcheur…
« Quoi de mieux pour poursuive la soirée que de s’échauffer avec un petit cours de fitness déjanté tout en musique live ? » Il y eut quelques courageux. À minuit, il était temps de rentrer en carrosse ; pourtant nombreux sont ceux qui préférèrent la citrouille pour profiter du set électro de Jasmine Not Jafar, soit Constance Morales (synth, vcl) et Manon Le Grumelec (synth modulaire, vcl) : « scansion vocale répétitive » avec promesse de « son lourd, assumé, sans détour, mais toujours mélodique »…
Philippe Alen, texte
Jean-Yves Molinari et Bernard Andruccioli, photos
1Et surtout l’ont montré dans leur magnifique exposition de juin-juillet 2026, Cartes imaginaires. Inventer des mondes (Catalogue, Bnf, 2026).
2Violaine Bérot, Florence Debone, Jean-Christophe Cavallin, Pastorales ( Wildproject, 2024).
3Pour d’autres, ou ailleurs, la source d’énergie est une centrale nucléaire.
4Dans ses Vies des plus excellents peintres… Vasari dit de Donatello : « tous ceux qui travaillèrent en relief purent se dire avoir été de ses élèves ». (1, p. 359).
5Cf. ici même : Fiat Luz… In furore : https://www.jazzin.fr/fiat-luz-et-luz-perpetua/
















































