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Luz 2026, dans la lucarne (3/3)

Jazz à Luz #35 – Luz-Saint-Sauveur, 13 juillet 2026

Lundi 13 juillet

Pour les enfants, la journée était réservée à la kermesse, grande et concoctée par le toujours collectif Coax. Un étonnant trio attendait ceux qui, grandis, ont conservé une fraîcheur d’âme propre à accueillir la note animée d’un vibrato léger par laquelle Fred Frith (g) ouvrit sur un paysage tremblé, presque country. Jean-Yves Evrard (g) la relaya aussitôt de quelques notes égrenées, suivi de Christine Wodraska (p), élargissant à son tour l’écran de cette note unique, cordier étouffé mû du seul pédalier. Brusquement, tranche fortissimo un gros son saturé ; simple coin enfoncé dans une suite rêveuse sur tempo lent. Un geste, quelques secondes ont suffi pour aiguiser l’attention, avertie que tout pourrait surgir de n’importe où ; et que ce tout pourrait n’être rien, ou si peu. Ainsi crût une délicate complexité : Evrard constamment mélodique, Wodraska dispensant flaques et hachures, Frith transformant le moindre geste en symphonie par une valse d’objets et un jeu de pédales digne d’un organiste. Des vagues partent du piano qui se déversent en rafales de notes piquées. S’il reste des oreilles prisonnières de l’opposition entre la musique et le bruit, elles devront se rendre à l’évidence : dans l’espace ici déployé, ils sont partenaires. Les deux dimensions du son et de la mélodie sont continuellement maintenues, leurs rapports sans cesse changeants. Tous les chemins sont ouverts, on entre, on circule librement. Tout le clavier est exploré, le flegme dont ne se départit pas Fred Frith offre un socle idéal aux têtes de caractère qu’Evrard semble avoir donné pour modèle à F. X. Messerschmidt trois siècles plus tôt. L’écoute, dans ce trio, est un spectacle, pour l’oeil comme pour l’oreille. Elle est tangible. De deux notes pesées au trébuchet, Frith évoque l’entier du monde de la guitare (électrique), sa geste rock, son empreinte blues, son alacrité rockabilly, les perturbations du noise. D’un état gémellaire, Evrard a judicieusement évité les périls. Il a trouvé sa place en prenant souvent le contre-pied de son compère avec un à-propos jamais pris en défaut. Il se glisse dans des trous de souris, resurgit où on ne l’attend pas, soulignant d’une mimique aussi bien l’idée qu’il exprime que celle qu’il escamote. Wodraska a le doigté folâtre de la libellule et butineur du colibri. Des doigts, de la main, du bras, du coude, la pensée se rend visible, on en suit le parcours, on accompagne la vitesse étourdissante de ses déplacements jusque dans l’intérieur du piano. Tous trois ont joué ensemble deux à deux, ce qui ne ferait pas nécessairement un trio. Or, mieux : c’est un véritable concerto grosso que compose cette formation à deux guitares auxquelles leurs extensions offrent une dimension de concertino.


Au terme de sa série de concerts, en solo, duo et trio, Fred Frith avait arpenté son jardin sonore en repassant souvent, certes, par les mêmes allées, usant des mêmes ustensiles, mais chaque fois selon des perspectives renouvelées, en styliste aguerri. Par trois fois nous avons entendu l’archet, la chaîne, les tringles, la brosse et les grains de riz et toujours, c’était à point nommé. Après tout, si l’on a pu se contenter de sept notes et de leurs déclinaisons pendant des siècles, c’est bien que l’on a su varier leur articulation pour servir des esthétiques les plus contradictoires avant de ressentir la nécessité de passer outre.

La table-ronde qui s’ensuivit réunissait Margaux Oswald, Fred Frith, Sakina Abdou et Christine Wodraska autour d’Anne Montaron qui les questionna sur le pourquoi, le quand et le comment de l’improvisation. Franches, enjouées et savoureuses, les réponses étaient propres à retenir pour ce dernier jour suiveurs du Tour de France et fans de Coupe du Monde.

Mais après s’être rendus au Hang’Art, ils se seraient peut-être interrogés sur « le genre du duo électro-acoustique expérimental » qui ne souffre, est-il dit « d’aucune contestation » (sic). Nous sommes prévenus ! L’espace, une ancienne gare reconvertie en galerie d’art contemporain – murs blancs, touche locale du schiste apparent – accueillait sur ses cimaises de warholiennes vaches-qui rient, des mickeys épouvantés et des plages martinparresques. Plongées dans une lumière bleue d’aquarium, c’était donc Hannah Hajar. Mathilde Proy (électr.) et Jeanne Meronne (électr., accordéon), voilées mais branchées, bien dans le ton du lieu, ont efficacement concurrencé le déchargement d’un camion de bouteilles par force scratch et autres buzz, tout en empruntant le registre d’un défilé de mode : la séduction par l’indifférence.


Investie par l’infra-basse, titillée par un triangle synthétique, la voix se partage entre chant, cris et appels. Sur une boucle de douceur, le trouble que répand la posture prise d’une prière islamique se dissipe lorsque tombe le voile. Le retour au poste déclenche d’inévitables voix robotisées. Ni l’accordéon essoufflé, ni l’orage de conserve, ni la séance de lavage de cheveux en crop-top dans l’allée centrale n’ont pu persuader que l’on n’assistait pas à une performance d’étudiants égarés des Beaux-Arts version années ’80, cynisme en moins. Une forme hésitante, des matières trop pauvres pour soutenir l’intérêt, la pose arty,le temps a paru long. La veille, on réfléchissait au rapport de la culture au pastoralisme : c’est Philip K. Dick qui l’a établi, il y a soixante ans cette année, sous forme de question : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

Revenir au Parc Massoure, c’était justement revenir à nos moutons. Nos moutons à cinq pattes : Merilù Solito (vcl), Laurent Avizou (g, cl), Marc Démereau (bars, synth.),Thomas Fiancette (dm, fl). Ensemble et en italien, La Patata Bollente. Cette patate chaude, ce sont les mots choisis dits avec force, conviction, fermeté pour exprimer en une heure tout l’opprobre du monde. Portés, déclamés, vibrants, Marilù Solito les incarne de tout son corps, tendu, projeté, dansant, solaire. Avec une présence incoercible mais sans plus de théâtralité qu’il n’en faut pour transmettre leur charge brûlante, magnétique, elle peut compter sur une phalange soudée pour les laisser tomber de leur propre poids. Sur un chantier, c’est là le rôle du « mouton » : enfoncer un pieu sans le concours d’une force extérieure. C’est ainsi que Démereau, dans une démarche free exemplaire ne gaspille pas ses emportements. Alors que l’on est enjoint d’ « aller respirer du côté des animaux », il fait résonner son baryton comme un tube, un porte-voix, littéralement. Dans ses moments les plus déchirés, l’énergie qui soutient l’ensemble ne se divise pas. Le son reste percutant, puissant ; l’usage de l’électronique toujours convaincant, solidaire d’un lyrisme compact. Cette cohésion, la joie la cimente, dont ne se départit pas une parole plus affirmative que revendicatrice. Trait d’union visible sur les visages, elle balaye au loin les « passions tristes », congédie le ressentiment absent des mots de Refaat Alareer1 comme de ceux d’Haidar Al-Ghazali. En s’épanouissant sur les visages de Laurent Avizou et, bien sûr, de Marilù Solito, cette joie s’affichait comme un défi à l’absurdité qui se répand aux quatre coins de la planète. La patate n’était pas seulement bouillante, elle était explosive.


La tentation était forte d’en rester là. Mais avec Integral, Coax tirait son bouquet d’artificier.

Autour de Julien Desprez (elg, vcl, electr., comp.), Christine Abdelnour (as), Claire Gapenne (electr., vcl) et Lukas Koenig (dm, electr., objets) assuraient le bon déraillement d’un genre qui tente de plus en plus les improvisateurs : la chanson. Moby Duck, ici même il y a deux ans, en avait donné sa version. Hachée, perturbée par une guitare grésillante, hurlante, séduite à coups de poings, étrillée par un saxophone rèche, d’esprit zornien, vrillée par leurs forces conjuguées, ce qui en subsiste, pour parodier Genet, c’est un peu « ce qui est resté [de la chanson] déchirée en petits carré bien réguliers, et foutu(e) aux chiottes ». À la régularité près… C’est que peut émerger un chant éthéré, longuement, à deux voix, comme dans la nef d’une cathédrale. À ceci près qu’on sort d’un dialogue de basse-cour entre l’alto et Dieu sait quel artifice diabolique. En privilégiant de grandes plages avec drones et friture et chant d’église, des sons complexes maintenus le temps de s’y perdre et de les habiter, visiter, s’y mouvoir, au long d’un inexorable crescendo, le son déploie sa dimension architecturale. Un martèlement de mailloches, du souffle et une corde de guitare prennent une dimension « romaine » dans laquelle on perd toute notion du temps. Soudain, cela s’arrête pour laisser place au chant solo sur une note d’orgue. C’était le bouquet, avec ses « ooh » et ses « aah »…!


Après le feu d’artifice, il est d’usage de prolonger les festivités par un bal. C’est Cornelius, une fanfare toulousaine qui assurait la clôture. Il y aurait du vice à boire encore après le coup de l’étrier. C’est pourquoi l’impasse fut faite, trop souvent, sur les trouvailles de Coax qui faisaient office de liaison, en ville ou au parc. Il fallait être ingambe. si les parties sonorisées de tournantes (au ping-pong) mettaient le public à contribution, que dire des séances de fitness de Tengokulo paradise ? Propulsée par la batterie implacable de Yann Joussein (dm, electr.), moulée dans une combinaison zentaï, psychédélique et hurlante, Caroline Savi Marsalo (gymnastique), a fait fi de la fournaise pour développer jour après jour, tel un lapin Duracell, une énergie qui semblait inépuisable, tout en imaginant ordres ironiques et encouragements provocateurs à qui voulait bien la suivre – et ils furent nombreux. Son charisme a entraîné une foule de candidats à braver le coup de chaud. Ce n’était là qu’une infime partie des réjouissances de Kermesse(s), le collectif Coax n’étant pas avare pour parer chaque gesticulation du quotidien d’une extrapolation sonore d’un effet garanti pataphysique. Ces Nantais se partageaient cette année, avec le collectif toulousain Freddy Morezon une bonne part des propositions du cru 2026 de Jazz à Luz. Année après année, au-delà de sa programmation ponctuelle, ce festival dresse ainsi un état de la création dans les « territoires » – pour parler le langage des dossiers. Et à l’heure des extravagances capillaires, l’effet est décoiffant. Quoi qu’il arrive, il faudra s’en souvenir.

Philippe Alen, texte
Jean Yves Molinari, photos
Bernard Adruccioli, photos Hannah Hajar

1Son poème, Si je dois mourir…, ouvrait ce concert comme en frontispice : «S’il est écrit que je dois mourir /
Il vous appartiendra alors de vivre
» (Que ma mort apporte l’espoir », poésie de Gaza, ed. Libertalia/Orient XXI).

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