Live à Les Temps du Corps, 26/05/2013
Cet album on ne peut mieux titré, livre tel quel un concert de 2013 programmé par Marc Fèvre, qu’il faut saluer pour une programmation et un engagement qui rendent Paris encore vivable. Il s’est déroulé aux Temps du Corps, une enseigne idéale pour faire éclore et déployer, sinon tout à fait un « spectacle », disons plutôt « un espace tonnant d’images, gorgé de sons… qui ne craigne pas d’aller aussi loin qu’il faut dans l’exploration de notre sensibilité nerveuse, avec des rythmes, des sons, des mots, des résonances et des ramages ». Si notre temps offre encore quelque occasion de s’émerveiller, c’est par exemple de trouver la chronique de ce concert écrite par anticipation exactement 80 ans plus tôt, possiblement jour pour jour, en mai 1933. « Dans la période angoissante et catastrophique où nous vivons, nous ressentons le besoin urgent d’un théâtre que les événements ne dépassent pas, dont la résonance en nous soit profonde, domine l’instabilité des temps. » Posés ce diagnostique et cette exigence, c’est bien de cette oreille que nous entendons « un espace tonnant d’images, gorgé de sons ».
La scène s’ouvre sur une sorte d’interrogation de Daunik Lazro bientôt commentée par Paul Lovens ; Joëlle Léandre les rejoint en cisaillant de son archet de graves fondations. De ruminations en plaintes sourdes d’animal blessé, en émission sifflante sur tempo de marche, l’« affreux lyrisme » est décapé jusqu’à l’os. Survit ce qui résiste à la « morsure concrète ». C’est là tout le lyrisme qui hante ce terrain calciné, labouré en tous sens, dont il arrive qu’une manière de ritournelle s’échappe comme une fumerole. Sous son allure vestigiale, celle-ci concentre sa charge de danger ; celui qui couve en permanence comme l’irréductible sauvagerie d’un fauve au repos. Le chroniqueur poursuit, ailleurs : « Plus le jeu est sobre et rentré, plus le souffle est large, dense, substantiel, surchargé de reflets ». Cette retenue est partagée par les trois musiciens ; les effacements et retraits de l’un ou de l’autre fait du duo subsistant une expression concentrée du trio. Et c’est ainsi que l’on entend les silences qui mangent peu à peu la fin de ce concert où « une mobilisation intensive d’objets, de gestes, de signes » a donné lieu à ce réveil de l’organisme tout entier « nerfs et coeur ». Car il est en effet question d’intensité. Pas d’autre violence ici que celle qui, ramassée, précède le bond dudit fauve, et se résout en ces silences à l’inimaginable énergie d’un trou noir, domestiquée pour la forme – forme qui ne fait pas illusion – en une magistrale walking bass.
Remerciements à Jean-Marc Foussat, toujours là où il faut quand il faut ; remerciements aussi à Antonin Artaud1 pour avoir trouvé l’oreille en laquelle recueillir par avance ces « surprenants alliages » venus du futur etles mots justes pour nous les faire entendre. Il ajoutait qu’ils « font partie d’une technique qui ne doit pas être divulguée ». Ses propos, bien sûr, concernaient le théâtre, mais il ne nous semble pas abusif de les faire servir la musique et nous ne craignons pas la divulgation de ses ressorts à l’œuvre. Il concluait d’ailleurs ainsi : « Il s’agit maintenant de savoir si, à Paris, avant les cataclysmes qui s’annoncent, on pourra trouver assez de moyens de réalisation, financiers ou autres, pour permettre à un semblable théâtre de vivre, et celui-ci tiendra de toute façon, parce qu’il est l’avenir. Ou s’il faudra un peu de vrai sang, tout de suite, pour manifester cette cruauté. » On ne saurait être plus lucide.Pour le « vrai sang », mutatis mutandis, nous avons assez vu celui de Daunik Lazro teinter peu à peu ses anches pour savoir qu’il a tenu.
Philippe Alen
1Toutes les citations en italiques sont tirées de Antonin Artaud, « Le théâtre et la cruauté » (1933) sauf « Plus le jeu est sobre et rentré… », dans « Un athlétisme affectif » (1936),deux textes recueillis dans Le théâtre et son double (Gallimard).
Daunik Lazro (bars), Joëlle Léandre (b), Paul Lovens (dms)














