Paris, Eglise Saint-Merry, 3/06/2014
Les murs de l’église Saint-Merry à Paris ont-ils gardé la mémoire des événements sonores organisés par Frédéric Blondy au long des années où, avec et en marge de l’Onceim, il a proposé quantité de concerts mettant au contact improvisateurs et compositeurs contemporains ? On aimerait le penser à l’écoute de ce que nous offrent Blondy et Doneda, captés en roue libre une nuit de 2014, tant leurs pierres participent pleinement de la musique. Il arrive qu’en visitant certains lieux, une chapelle, une arène, un site, on soit saisi de l’envie de tester leur réponse : on dit un mot, un vers, un poème, on siffle brièvement, on chante une note, pas plus, et l’on attend ce qui revient des murs ou, parfois, se perd dans le lointain. C’est une expérience des plus intime.
Si l’on connaît Fred Blondy, l’amplitude de ses moyens, ses préparations méticuleuses, toujours pertinentes, son à-propos, son qui-vive ; si l’on a suivi Michel Doneda dans son nomadisme inspiré, ses fidélités, ses engagements aussi ; s’il leur est arrivé plus d’une fois de se trouver ensemble les partenaires d’un troisième (Tetsu Saitoh), plus rarement les aura-t-on entendus en duo, et moins encore dans ces conditions-là où leur disponibilité à l’instant se trouve comme élargie encore aux dimensions de cet espace immense encore agrandi par le temps de la nuit.
Ce double album paraît composé comme un opéra en deux actes, avec leurs ouvertures, leur dramaturgie soignée, ses moments d’accélération de l’intrigue, son arc narratif. S’il ne faut pas pousser trop loin la comparaison, le titrage des pièces nous y invite toutefois, tout comme le choix d’une nébuleuse de Prisca Lobjoy en couverture pour imaginer relier les Points of convergence d’une constellation sensible.
Dès la première pièce (We rustle), sur le fil fragile d’un drone tendu du piano, Doneda s’avance en funambule ; ses sons multiples, méticuleux, doux, laineux, s’effilochent comme appelés par leur résonance. Plus que jamais, le lieu est le partenaire essentiel. Une fois reconnu, il est permis d’entrer en activité : la plongée dans le tourbillon, c’est Entre deux silences. Comme si, dans la nuit, les démons étaient lâchés ; mais ce sont de tendres démons et la nuit est amie. Ils conversent, diserts sans polémiquer. Le calme revient, Un murmure sans origine, comme la captation de l’onde résiduelle d’un événement formidable, au travers d’inévitables fritures, des légers parasites qui signent la distance sidérale qu’elle a dû franchir. Alors on peut Respirer l’infini : sentir le métal des cordes crisser longuement sous l’archet, recueillir les sifflements, chuintements, stridulations adoucis, presque effrités, usés par le temps. Tout se joue dans cette fine lisière entre le souffle et le timbre.
Avec le deuxième cd, on est saisi par un long grondement lointain qui peu à peu se résorbe en quelques notes égrenées du clavier aux seules fins semble-t-il de magnifier l’espace. Là-dessus se posent de douces traînées de souffle, tendres éraflures de cette résonance partagée. The body is all night c’est un ébruitement méticuleux, infiniment respectueux de ce silence accueillant. Comme le prélude d’une suite baroque ou un alap de raga, ce moment décisif est celui d’une mise en son de l’espace, de son silence propre, de l’établissement d’un accord avec le lieu. Lequel autorise alors le déchaînement d’une voix d’abord enrouée, puis rageuse sur une piétinement qui, venu du clavier, se résorbera un instant en pluie acide avant d’opposer de puissants clusters au bouillonnement du saxophone. Rose rattle secoue un « hochet de roses » par saccades et rafales. Par sa densité, ses vitesses, son dynamisme fourmillant, cette pièce, dans son urgence entre en contraste total avec ce qui précède et ce qui suivra. Ce hochet d’épines tient lieu d’un aria di furia après lequel il est fait place nette. L’espace intersidéral qui s’ouvre aménage le lieu d’une attente, et il beau que L’intuition des astres soit offert « à la mémoire de Barre Phillips », comme une invitation à se manifester parmi eux, en suspension dans une éblouissante palette de sons distillés par petites touches. Enfin, comme un surprenant dénouement, une coda inattendue, une autre figure se présente, ainsi que la statue du Commandeur à la fin de Don Giovanni : Lee Konitz. Mais c’est, à l’inverse, une figure bienveillante à laquelle il est rendu un hommage porté au carré. Les diableries serpentines de son Hi Beck qui s’entortille, se replie et se détend en une frise ondulante sont déportées par la vitesse d’une exécution tangente vers une abstraction jubilatoire pour progressivement se détendre, décanter et retrouver un sol qui n’est plus tout à fait celui que l’on avait quitté.
Quitté ? Pas si sûr, d’ailleurs. Par instants, la rumeur lointaine de visiteurs conversants, des bruits de la rue se font deviner plus qu’entendre : le monde a été accepté sinon invité, c’est aussi une des beautés de cette nuit de Saint-Merry ; il a été transfiguré.
Philippe Alen














