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Trente printemps de jazz à Arles

Le festival de Jazz In Arles qui se tient chaque fin de mai dans la Chapelle du Méjan fêtait son trentième anniversaire du 27 au 31 mai sous un ciel bleu et une chaleur à peine rafraichie par un petit vent du nord bienvenu. La programmation toujours exigeante assurée par Jean-Paul Ricard directeur artistique de la partie jazz de l’Association du Méjan et Baptiste Bondil son attaché de direction, a une fois de plus satisfait un public venu de tous horizons, avide de découvrir les couleurs du jazz actuel. Partons donc explorer ce qu’ils nous avaient concoctés. 

Mercredi 27 mai, le Duo Brady entame le festival. Michèle Pierre et Paul Colomb jouent et composent ensemble sur leurs violoncelles depuis plus de 15 ans et il était temps qu’ils soient reconnus à leur juste valeur. Lauréat du dispositif Jazz Migration 2025 et entendu à Paris en décembre dernier, le duo a encore évolué je trouve pour ce concert. Hier soir, ils nous ont emmené visiter d’autres planètes sur leur vaisseau spatial dans des compositions pleines de poésie et de malice, tantôt douces et mélancoliques, tantôt toniques et presque techno, tirées de leur second album « La Vie d’Après« . Les violoncelles sont exploités dans toute leur dimension, avec ou sans archet, caressés ou frappés. Ils nous ont réservé une petite surprise en fin de concert en appelant à les rejoindre trois jeunes pousses du violoncelle rencontrées lors d’un atelier improvisation les jours derniers. Un joli moment qui a clos ce premier concert beau et original. 


Puis c’est au tour de Louis Sclavis attendu de pied ferme, qui ne cesse chaque fois de nous étonner par sa vitalité. Son dernier projet « India » tourne depuis la fin 2023 avec les compagnons de longue date que sont Sarah Murcia à la contrebasse, Benjamin Moussay au piano, Christophe Lavergne à la batterie auquel s’est joint ensuite Olivier Laisney à la trompette. L’album n’est arrivé que l’année dernière après plusieurs concerts ayant bien soudé l’ensemble. Il fait écho à l’album « Chine » qui date d’il y a 35 ans déjà. Une musique certes écrite et rôdée, mais qui laisse beaucoup de place à chaque musicien, Louis Sclavis se mettant souvent en retrait pour écouter les fantastiques envolées de chacun de ses complices, sans oublier la sienne sur sa clarinette basse où il a tout donné. Chaque titre est une invitation au voyage d’une très grande richesse mélodique et le concert se terminera en rappel et en apothéose ovationnée sur Montée au K2 dédié à Jean-Paul Ricard (à qui le clarinettiste doit tant), fondateur de l’Ajmi d’Avignon et initiateur-programmateur de ce beau festival. 



Jeudi 28 mai, changement d’ambiance, nous avons deux chanteuses au programme.  La première invitée est la chanteuse Sorvina accompagnée d’Elias Olivera Graversen aux claviers. Une jolie surprise que cette jeune artiste née à New York et installée à Berlin, qui commence à beaucoup circuler dans les festivals européens de jazz et musiques hybrides. Sa musique mélange hip-hop, neo-soul, jazz, gospel et spoken word, avec une forte dimension autobiographique. Sa voix est intéressante quand elle elle n’est pas dans la scansion et elle a l’art de mêler le public, plus rare ce soir, à son spectacle qui met en scène les souvenirs de sa vie outre-Atlantique dont celle des célébrations dans les églises tellement chaleureuses. Son claviériste est lui aussi remarquable autant dans son jeu sobre que par sa voix dont il nous gratifiera dans une composition seul au piano me faisant penser à Jamie Cullum. Un concert chaleureux quoiqu’assez court qui a brouillé les frontières entre jazz contemporain, rap poétique et soul alternative, comme savent le faire les artistes berlinois. 


La seconde invitée est la chanteuse Laura Prince accompagnée du pianiste cubain Rolando Luna. Un remplacement au pied levé du quartet de la chanteuse Gabi Hartmann souffrante et c’est d’autant plus méritoire pour les deux artistes qui n’ont eu que quelques heures pour se préparer. Nous ne perdrons pas au change avec cette chanteuse franco-togolaise à la voix grave et chaude révélée au public jazz avec son premier album « Peace of Mine » en 2021 où elle était accompagnée de Grégory Privat. Son second album « Adjoko » sorti l’an dernier, approfondit quant à lui la dimension identitaire et narrative de sa musique. Quant au pianiste Rolando Luna, c’est une très grande figure du piano cubain contemporain déjà venu à Arles au Théâtre Antique il y a quelques années accompagner le Buena Vista Social Club. Il nous gratifie d’un jeu très libre et coloré comme savent le faire les pianistes cubains se permettant d’inclure quelques notes de Nougaro ou la Marseillaise. L’association des deux artistes fonctionne très bien parce qu’ils partagent tous deux un goût pour les métissages musicaux et une approche très émotionnelle du jazz chez cette artiste qui ne cache pas sa foi en Dieu. Un beau moment de partage plein d’émotion, en particulier seule au piano dans une composition dédiée à sa tante partie trop tôt (Peace of Mine). 


Vendredi 29 mai, se produit en première partie le duo très attendu de Céline Bonacina (saxophones baryton et soprano) et Laurent Dehors (clarinettes, saxophone ténor et cornemuse). Un duo de choc dont la rencontre remonte il y a 5 ans à l’Europa Jazz festival du Mans et qui ont déjà joué chacun individuellement au Méjan. Ils forment un mélange détonnant avec des compositions apportées par chacun dans une ambiance totalement loufoque, foutraque et irrésistible, le saxophone et clarinette basse ayant été prêtés à Laurent Dehors qui ne s’y retrouve pas, amenant des instants très drôles et décalés comme leur musique aux titres plein d’humour. On est toujours épaté par la force de Céline Bonacina portant ce baryton qui a trouvé son alter ego en Laurent Dehors qui terminera le concert bien sûr avec sa cornemuse décalée amusant bien Céline. Deux bels oiseaux sauvages à l’énergie communicative nous ont régalés ce soir-là, illustrant ce qui est l’essence même du jazz : la liberté ! 



Suit le trio du batteur Edward Perraud, accompagné de Bruno Angelini au piano et Arnault Cuisinier à la contrebasse pour le troisième volet d’une trilogie sous le Label Bleu, commencée avec « Espaces » puis « Hors Temps » et enfin « De L’Ombre à l’Aube« , belle métaphore sur ce que beaucoup aiment appeler le mot un peu galvaudé de résilience en explorant le thème de la lumière, des ombres et même des trous noirs. Edward aux mains d’argent avec sa solitude, sa résistance aux forces de l’obscurité, le combat pour la lumière, et cette fois-ci une belle chemise blanche pour illustrer cela. Un romantisme échevelé, une énergie du désespoir qui se transmute en espoir à travers de beaux titres explicités avec générosité (ExilFilamentTraversée, Clair-Obscur…), une inventivité comme d’habitude où les baguettes volent et les clochettes sonnent, le trio a tout donné ce soir avec la présence très physique de Perraud, le piano toujours autant jouissif, raffiné et coloriste du pianiste et le son boisé et chantant d’Arnault Cuisinier qui en est la colonne vertébrale comme tout bon contrebassiste. En rappel, un titre composé avec sa fille Céleste au prénom évocateur, Lueurs Célestes, clôturera un magnifique concert où chacun s’est senti concerné dans cette attente de l’aube. 



Samedi 30 mai, cette trentième édition se termine dans une chaleur étouffante avec le concert en première partie du contrebassiste Kham Meslien. Une petite pépite que je ne connaissais pas encore, alors qu’il fût le bassiste et contrebassiste du groupe de musiques du monde Lo’Jo près de vingt ans ! Puis il a décidé de voguer seul dans un projet basé exclusivement autour de sa contrebasse, travaillé dans le confinement avec la sortie ensuite en 2022 du disque « Fantômes…Futurs » dont il nous jouera plusieurs morceaux, mais pas seulement, comme autant de saynètes séduisantes, où le musicien s’aide d’un looper, d’un charengo (petite guitare des Andes) et de menues percussions en construisant des paysages sonores plaqués sur le son très chaud de sa contrebasse. Les mélodies sont souvent hypnotiques ou mystérieuses à la rencontre évoquée avec le marbendill islandais, que je me suis plu à écouter encore et encore avec son album comme le titre Gnawen ou le rappel F comme (comme fantômes ou futur peut-être). Bravo donc pour la programmation de ce musicien discret et singulier dans le paysage actuel bien qu’ayant beaucoup voyagé et collaboré avec de grands musiciens à l’étranger, et plus récemment en France avec le batteur Franck Vaillant et le tromboniste Daniel Zimmermann dans un nouveau projet en trio. 


Dernier concert avec le Quatuor Demi-Lune du tromboniste Robinson Khoury qui termine en beauté cette 30° édition de Jazz in Arles. Il est accompagné d‘Eve Risser au piano et flûte, Lina Belaïd au violoncelle et Juliette Weiss à la contrebasse remplaçant Simon Drappier pour la première fois. Robinson Khoury a le vent en poupe ces dernières années avec une résidence à Jazz Sous les Pommiers qui se termine cette année et des concerts un peu partout dans différentes formations toujours brillantes. Un homme et trois femmes, c’est suffisamment inhabituel pour le souligner et cela amènera au concert une sensibilité toute particulière dans une ambiance totalement différente de son dernier projet phare qu’est Mÿa où l’électronique prime. Un Nocturne sombre et presque inquiétant commence le concert avant que la jeune Juliette Weiss nous impressionne tous avec son solo qui inaugure une Invention en Do Mineur en écho à Bach puis changement de ton avec Riq à l’ambiance orientale surchauffée. Poussière en hommage aux âmes parties trop vite dans ces temps de guerre est bouleversant et mêle les voix des musiciens à leurs instruments tandis qu’Eve Risser démontre une fois de plus son grand talent au piano préparé, avant de terminer avec une Bourrée endiablée et deux compositions enchaînées Ostinato et Arborescence. Pas d’album encore enregistré puisqu’il s’agit d’un groupe tout récent mais fort prometteur dont l’esthétique est particulièrement séduisante avec des timbres variés et un équilibre et écoute mutuelle remarquables. 



Le dimanche 31 mai terminera cette édition anniversaire avec l’inauguration du département jazz du Conservatoire de Musique d’Arles avec un concert gratuit de Brass Band Second Line place Paul Doumer, avant une conférence sur l’histoire du Jazz en début d’après-midi assurée par Jean-Paul Ricard et Alain Brunet et un second concert des Jazz Black Queens de Laure DonnatLouis Winsberg et Lilian Bencini, toutes choses auxquelles je n’ai malheureusement pas pu assister. J’en profite pour remercier l’accueil que j’ai eu à ce festival pour lequel j’ai beaucoup d’affection.

Florence DUCOMMUN, texte et photos

Sur le même sujet, notre article Interviews « in Arles » réalisé par Yann Causse

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