Ce que peut faire une voix : Mercedes Sosa pour l’Argentine, Amalia Rodrigues pour le Portugal, Edith Piaf pour la France, Cesaria Evora pour son « petit pays », Toto Bissainthe pour un pays martyrisé, Bessie Smith ou Mahalia Jackson ou encore Abbey Lincoln pour le peuple noir d’Amérique, Karen Dalton ou Janis Joplin, pour d’autres communautés encore ; c’est porter leurs frontières à leur comble jusqu’à l’effacement. Et pas seulement les frontières nationales, mais les frontières sociales, culturelles, stylistiques. Avec elles, un peuple, c’est tout peuple. Toutes les frontières, et en premier lieu celles que l’on porte en soi, intériorisées jusqu’à leur apparente disparition. « La raison, comme les civilisations, est toute sillonnée de frontières1 » écrit Elio Vittorini. Ces femmes chantent dans leur langue, et même leur argot qui est le particularisme même, et la portent à l’« universel ». Miguel Torga l’exprimait ainsi, d’une formule qui depuis a fait florès : « L’universel, c’est le local moins les murs ».
Rosa Balistreri est de cette trempe. Et pour qui l’ignore encore, le bel hommage qui lui est rendu par Nicoló Terrasi et son New Folk le mettra sur une bonne voie. Ce livre-disque dû à l’intrépide éditeur bordelais Charles Borrett2 forme la bande son mêlant field recording, interviews radiophoniques, archives sonores d’un spectacle multimédia où des projections complètent la performance live et parachèvent son aspect immersif. Il en résulte ce hörspiel qui n’affaiblit pas le propos puisque ce spectacle en son entier est fondé sur le manque, la mémoire et l’oubli. On y est en quête de traces laissées par une absence. On y entend des voix émues de constituer un ultime rebond de celle qui les a un jour transpercées pour toujours. On se déplace, on enquête, on visite, les lieux, les mémoires. On refait son trajet de la Sicile à Florence, et retour, de la naissance à la reconnaissance – et à l’oubli. Le son un peu flou du direct marque la distance, mesure la perte. La voix de Rosa reste un horizon qui ne sera jamais atteint. Mais l’empreinte qu’elle a laissée en ceux qui l’ont connue, entendue, reçue ne cesse de féconder ceux qui, aujourd’hui, plus de trente ans après sa disparition, puisent en eux de quoi la rejoindre et lui répondre, avec leurs propres moyens. Aux sons d’ambiance, de la rue, de moteurs qui passent se superposent des voix, d’autres voix qui traduisent les premières, des musiques populaires, avec une basse recueillie (Boni), des embardées de guitare électrique (Terrasi), les flammes free d’un ténor brûlant ou les très belles guirlandes de soprano (Laurent Charles) qui secondent une jolie voix lasse (Ganci). Des chansons émergent de cet ensemble vivant, grouillant comme la foule d’un marché au sein de laquelle on peut s’isoler parfois pour laisser venir des paroles, des mélodies comme des vagues, emplies de la nostalgie lancinante d’une voix disparue, d’« un chant qui apprend à rester humain », ainsi que le résume Manu Théron. Felice Lotti le dit : « Rosa meurt (…) « Tuée » trois fois, avant sa mort, pendant et après… Personne n’a plus parlé de Rosa… Oubliée totalement ».
Cette femme du peuple chantait avec un peuple dans sa voix, ses émotions, sauvages, brutales, tendres, amoureuses, résignées ; ses revendications, courageuses, révoltées ; et une terre : la Sicile ; son tout, c’est le blues. Terrasi : « cette voix rauque (…) c’était un rugissement, le rugissement de sa vie, sa vie de misère. » Sa ressemblance avec Mirella Freni ou Janet Baker porterait à croire qu’elle figure leur envers. Ce qui s’entend et se vit à l’écoute de ce hörspiel, c’est un road movie. La publication de cette bande-son redouble en quelque sorte le travail de deuil du spectacle en nous mettant aux prises avec un « deuil de la synchronie » (Peter Szendi3).
Le livre restitue en trois langues (français, italien, anglais) l’essentiel des textes dits et chantés, avec toutefois quelques trous qui à leur manière disent, aussi minimes soient-ils, que le manque court, se transmet, qu’il nous implique dans cette recherche de Rosa Balistreri, de sa voix qu’il nous faudra encore chercher ailleurs, mais cette fois comme objet de désir. De notre désir.
Philippe Alen
1 C’est la toute première phrase de son livre consacré à une autre île voisine, la Sardaigne. Elio Vittorini,Sardaigne, ed. Rencontre, 1964.
2 Par exemple : Les ombres de la nuit : https://www.jazzin.fr/kristoff-k-roll-les-ombres-de-la-nuit/
et World is a blues : https://www.jazzin.fr/kristoff-k-roll-avec-jean-michel-espitallier-world-is-a-blues/
3 Peter Szendi, « L’archi-road movie, ou le routage des sens » in Intermédialités/Intermediality, n°19, 2012 : accessible en ligne sur Erudit.














