De l’intime à l’incandescent, la 28° édition du Charlie Jazz Festival 2026 à Vitrolles a dessiné, au fil de quatre soirées, un paysage musical où la virtuosité a côtoyé l’émotion à chaque concert. De l’élégance lumineuse d’Al Di Meola aux élans spirituels de Dhafer Youssef, en passant par la déflagration de Lakecia Benjamin et le recueillement poétique de Naissam Jalal ou de Yom, le Domaine de Fontblanche a offert un festival aussi éclectique que profondément cohérent. Et ceci grâce au dévouement de toute l’équipe organisatrice et des bénévoles qui se sont activés sous un soleil et une chaleur implacables.
Jeudi 2 juillet, le mistral et le chant des cigales nous accueillent avec le tromboniste Robinson Khoury qui a la primeur cette année d’ouvrir le bal avec sa toute nouvelle création « Aria« , élaborée au cours de sa résidence de trois ans à Jazz Sous les Pommiers. Non content d’avoir été sacré Musicien français de l’année par l’Académie du Jazz, il développe nombre de projets comme “Mÿa” et le “Quatuor Demi-Lune » écouté dernièrement à Jazz in Arles. Cette fois-ci, c’est en septet qu’il joue, accompagné d’Isabel Sörling à la voix, Lilian Mille à la trompette et synthétiseur, Roxana Rastegar et Yaoré Talibart aux violons, Guillaume Latil au violoncelle et Benjamin Flamant à la batterie. Le tromboniste qui utilise aussi des synthétiseurs modulaires nous invite à un voyage sonore sans escale dans le lyrisme vocal à travers les siècles : Renaissance, airs baroques, Henry Purcell ou Arvo Pärt, musiques du Proche-Orient, héritées de ses racines franco-libanaises, folk et pop contemporaine se rejoignent dans une même écriture. C’est donc une création qui brouille les frontières entre plusieurs univers musicaux avec une grande place aux voix et aux cordes et qui nous perd un peu parfois, ce à quoi le jazz nous habitue souvent. Un rappel dans cet esprit sur Famous Last Words de James Blake concluera avec succès ce premier concert du festival.
Suit en seconde partie un concert totalement magique avec l’”Acoustic Trio” du guitariste américain Al Di Meola, accompagné du guitariste italien Peo Alfonsi et du percussionniste espagnol Sergio Martinez. J’avoue déjà mon goût pour la guitare avec des souvenirs merveilleux de guitaristes certaines nuits d’été sous les étoiles de Marseille, Junas ou encore Porquerolles. Mais là, ce fut le top ! Un concert tout en nuances et complicités pour ce guitariste déjà connu au sein du trio de Chick Corea tout jeune alors et qui à 72 ans n’a plus rien à prouver. Beaucoup le connaissent aussi grâce au mythique album “Friday Night in San Francisco”, enregistré avec Paco de Lucía et John McLaughlin. Je ne l’avais jamais encore écouté en live et c’était inratable d’autant qu’il s’agissait d’une de ses rares dates en France et la scène de Vitrolles convenait parfaitement à ces musiciens heureux de jouer accompagnés des cigales. La technique est phénoménale chez ces deux guitaristes qui dialoguent avec une aisance déconcertante et un grand lyrisme, comme dans la si jolie composition inspirée par sa fille Ava’s Dance in the Moonlight. Sergio Martinez quant à lui apporte une palette de percussions latino-américaines extrêmement raffinée. Il joue davantage sur les couleurs et les textures en s’éclipsant parfois pour laisser parler les guitaristes. Le mot qui m’est venu hier soir était également l’élégance, la grande classe de ces musiciens et la sensation d’être une privilégiée à les écouter, d’autant plus que le son était absolument parfait. Ils seront bien évidemment fortement applaudis avec un rappel se terminant sur une standing ovation bien méritée !
Vendredi 3 juillet, voilà que déboule en première partie de soirée la saxophoniste alto new-yorkaise Lakecia Benjamin. Il nous avait été promis un concert intense et irrésistible et c’est bien ce qui s’est passé avec cette impétueuse jeune femme accompagnée de non moins énergiques musiciens. Avec elle, il y avait le souriant Oscar Perez au piano, l’implacable Jonathan Barber à la batterie et le plus sobre Elias Bailey à la contrebasse. Le programme tournait autour de son dernier opus « We Dream » qui vient de sortir, avec d’autres musiciens dont le trompettiste Terence Blanchard et qu’elle nous a bien présenté dans son anglais de New-York comme elle le dit dans ses diatribes au lance-pierre. C’est une figure multirécompensée qui mélange jazz, funk, gospel et hip-hop et réveillerait un mort tant elle a le feu en elle. Un son puissant et très expressif, des envolées R&B, une improvisation sans limite tout en haranguant la foule (Lakecia aime la France et ne se lasse pas de le dire), le tout fait monter la mayonnaise et nous électrise grâce à son jeu généreux et très physique qui laisse beaucoup de place à ses magnifiques comparses. Après le rappel, elle descendra jouer parmi le public totalement conquis. Encore un grand moment !
Nous continuons sur la lancée américaine ce soir-là, puisqu’après avoir écouté Lakecia Benjamin, nous voilà face à un des batteurs les plus demandés de la scène new-yorkaise, Nate Smith, qui après avoir été le batteur de Dave Holland, collabore avec d’autres célèbres figures du jazz mais pas que puisqu’il a sorti également plusieurs disques en tant que leader dont un dernier l’an passé « Live-Action« . Voilà donc deux des musiciens américains qui façonnent le jazz actuel, chacun à sa manière dans une soirée harmonieuse puisque lui aussi a un jeu profondément nourri par le jazz, mais aussi par le R&B, le hip-hop, le gospel et le funk. Avec lui, nous avions l’impressionnant James Francies au piano, le placide Josh Johnson au saxophone alto et la gracile mais percutante Ana Butters à la basse. Un groove efficace mais qui n’est jamais dans la démonstration, un groupe qui respire avec une conversation fluide dans une grande écoute mutuelle qui a été rappelé plusieurs fois après une petite heure ayant finalement duré plus que prévu, le public surchauffé n’ayant pas envie de les voir s’éclipser si vite.
D’autres cieux et d’autres paysages samedi 4 juillet en commençant ce soir-là avec les « Landscapes of Eternity« , dernier opus de la flûtiste et chanteuse d’origine syrienne Naïssam Jalal. J’ai déjà assisté à nombre de ses concerts toujours empreints de nostalgie et d’émotions. Elle est accompagnée ici de Leonardo Montana au piano, Elie Martin-Charrière à la batterie (c’est son premier concert avec la flûtiste) et Flo Comment au tanpura qui accompagne tout le concert de son bourdon lancinant si particulier. Cinq paysages donc, aux titres explicités par l’artiste, qui sont nés de son immersion dans la tradition hindustani musique classique du nord de l’Inde à la suite de ses voyages. Naïssam Jalal chante autant qu’elle joue de la flûte, les deux se confondant souvent, la flûte chantant autant qu’elle avec comme instrument étrange également une sorte de petit cithare indienne appelée swarmandal. Les cigales sont autant subjuguées que le public plongé dans une intense méditation accentuée par la forte chaleur. C’est un concert très spirituel suspendu au son du tanpura dont on a du mal à s’extraire, qui privilégie le souffle, la couleur et le temps long plutôt que l’effet spectaculaire. Une jolie pause dans la fournaise !
Le voyage continue en seconde partie de soirée, avec la grande chanteuse malienne Oumou Sangaré, véritable légende surnommée « l’oiseau chanteur du Wassoulou ». Une femme à l’aura puissante également engagée contre les mariages forcés, la polygamie subie et les violences faites aux femmes et dont se sont inspirées Beyoncé et Aya Nakamura. Une machine rythmique redoutable sur scène avec des musiciens hors pair (Julien Pestre à la guitare, Louis Haessler à la basse, Abou Diarra au n’goni, Abraham Billy Goqui à la batterie, Alexandre Millet au clavier et au choeur Mamounata Guira et Emma Lamadji) qui vont littéralement emballer le public avec une communauté malienne bien présente. Le guitariste est remarquable et très mélodique avec une basse au groove profond et un n’goni indispensable. Les autres musiciens et chanteuses ne sont pas en reste et se démènent tout autant. Beaucoup d’échanges avec le public sur des confidences intimes voire graves mais aussi quelques anecdotes croustillantes sur les beaux gosses par exemple et tout est prétexte à chanter. Sur la fin, la chanteuse a transformé rapidement une assemblée assise en une véritable fête collective où même les spectateurs sont montés sur scène pour danser jusqu’à plus soif ! La chanteuse partira ensuite dans quelques jours pour les 40° Nuits d’Afrique à Montreal.
Le voyage se termine dimanche 5 juillet en apothéose avec déjà le concert du clarinettiste YOM et des frères Ceccaldi (Théo au violon et Valentin au violoncelle) qui ont interprété leur dernier opus « Le Rythme du Silence » sorti à l’automne dernier. Ces trois musiciens sont déjà bien connus à Vitrolles pour avoir été entendus en décembre 2017 dans « Illuminations » au sein du Quatuor IXI et c’est toujours un moment d’intense communion. Le projet est né d’une idée de Yom : construire un concert comme une longue méditation ininterrompue, le rythme du silence étant la définition du terme « méditation » entendue dans la bouche d’un grand maître sufi. Nous voilà donc plongés pendant une grosse heure d’apesanteur ininterrompue où le public flotte entre les cigales et la transe provoquée par les trois instruments qui dialoguent sur une trame certes écrite au départ mais très libre d’interprétation ; j’en veux pour preuve la merveilleuse composition Sacred Light qui s’étire sur plus de dix minutes hypnotiques et qu’on voudrait écouter encore et encore. Théo et Valentin Ceccaldi comme à leur habitude tirent de leurs instruments un monde insoupçonné à la fois doux et énergique et sont parfaitement en symbiose avec Yom, musicien inclassable tant il maîtrise tous les styles avec assurance. La musique semble naître sous nos yeux et l’émotion est très palpable, avec un public debout à la fin du concert pour les applaudir à tout rompre tant nous avons été transportés ! Mon gros coup de cœur de ce festival !
Clap de fin enfin avec le concert très attendu de Dhafer Youssef. Le parc de Fontblanche est plein et le maître du oud va nous tenir en haleine pendant une heure quarante, pour nous interpréter avec une fine équipe son dernier disque « Shiraz » en hommage à son épouse ayant traversé une grave maladie. Avec lui quatre musiciens de haut vol qui m’ont beaucoup plu, l’espagnol Daniel Garcia au piano, Noé Berne à la basse, Lilian Mille à la trompette (entendu le 2 juillet au concert de Robinson Khoury) et Tao Ehrlich à la batterie. Autant dire une machine de guerre mené tambour ou plutôt oud battant par le oudiste tunisien qui arpente de long en large la scène, nous ensorcelle avec son instrument et sa voix qui couvre plus de quatre octaves et donne des frissons dans les aigus. « Shiraz » est son premier disque publié comme leader chez ACT, et surtout le plus intime qu’il ait jamais enregistré. Ce sera un concert très contrasté avec des passages presque silencieux, des envolées vocales vertigineuses (je pense en particulier à l’hommage au percussionniste indien Zakir Hussain), un oud joué avec une grande délicatesse mais également des rythmes parfois très puissants. Dhafer Youssef laisse beaucoup de place à ses musiciens qu’il congratule très souvent et leur plaisir de jouer ensemble est très palpable. Il fait disparaître les frontières avec d’ailleurs un public très large pas forcément adepte de jazz et qui s’est levé comme un seul homme à la fin m’empêchant de faire deux fois la photo finale, dont celle du rappel dédié au peuple palestinien avec un solo impressionnant de Tao Ehrlich ! Encore un moment intense qui clôturera parfaitement cette idée de voyage intérieur que les organisateurs avaient choisie comme fil conducteur tout le long du festival et c’est donc une très belle conclusion à un festival qui ne désemplit pas année après année !
Entre chaque concert, nous avons également apprécié la présence des fanfares qui nous accueillent et rejouent en interlude pour le plus grand plaisir des spectateurs profitant du grand parc, des food-trucks et du bar, des stands de livres spécialisés et d’associations, ainsi que de jeux pour les enfants qui sont vraiment nombreux à venir avec leurs parents. Nous avons ainsi écouté dans l’ordre des soirées, La Complet’Mandingue, Technobrass, Big Butt Foundation et Sopaloca avec un grand plaisir.
J’en profite pour remercier Aurélien Pitavy, directeur artistique de Charlie Free, Franck Tanifeani son Président et Loic Codou responsable de la communication qui m’accueillent si gentiment année après année.
Florence DUCOMMUN, texte et photos






























































