Pourquoi revient-on à Millau ? Peut-être parce que le jazz y est d’abord une porte ouverte plutôt qu’une frontière. Une porte ouverte sur les musiques improvisées, sur les esthétiques qui se croisent, sur les artistes que l’on connaît, d’autres que l’on hâte découvrir et ceux pour lesquels l’habileté de la programmation vont créer la surprise. Ainsi, pendant quelques jours, début juillet, les déambulations du festival sur le territoire et l’écrin des jardins de Sambucy sont à chaque fois le gage d’un voyage des plus plaisants.
En effet, Millau en Jazz articule sa programmation autour de quelques principes qui semblent simples mais dont la mise en œuvre est loin de l’être : un choix résolu pour le métissage, les musiques improvisées, avec une attention portée à ce jazz contemporain, créatif, fertile, croisant les esthétiques, avec de belles têtes d’affiches et un soutien aux talents émergents.
Sur le papier, cela pourrait ressembler à une déclaration d’intention. Sur place, il suffit d’assister à quelques concerts et d’observer les réactions du public pour constater les choix faits par le festival font mouche.
« On est resté dans notre logique, dans nos goûts d’un jazz très diversifié, très libre, très moderne », explique Gérard Tanguy, président de l’association de Millau en Jazz.
Et Philippe Fayret, directeur du festival, le rappelle à propos de cette 35e édition qui aurait pu prendre des atours d’un anniversaire mais non : « Chaque année, c’est un nouveau challenge. Donc du coup, que ce soit 35, 36, 32, on a une exigence de qualité qui n’est pas liée au millésime. »
Objectif, en tout cas, une nouvelle fois atteint.
Des têtes d’affiches qui tiennent leurs promesses
Le saxophoniste James Brandon Lewis était très attendu, à juste titre. Et son quartet a livré un de ces concerts dont on se demande ensuite pourquoi on essaierait d’en décrire la richesse, tant elle semblait aller de soi dans l’instant. Il aurait pu occuper tout l’espace. Il fait presque l’inverse. Il se met en retrait, accompagne parfois les solos de piano en demi-soutien, laisse une place énorme à ses acolytes Aruán Ortiz (piano), Brad Jones (basse) et Chad Taylor (batterie).
Le set qui avait commencé en douceur, monte en gamme, en énergie. Lewis demande à son batteur d’accélérer le rythme. Le set devient fiévreux, tandis que la soirée de cette journée de canicule voit le ciel se zébrer d’éclairs.
Quel plaisir de voir et d’entendre le quartet éviter les pièges de la linéarité et d’une narration téléphonée. Le groove est imparable, les lignes de crête vertigineuses.
Le set, généreux, se termine sur un moment ludique et, de toute évidence, le plaisir d’être là semble partagé, d’autant que l’ovation, rapide, déclenche un rappel qui ne l’est pas moins, généreux. Un moment qui résonne avec ce que le musicien déclarait à notre journaliste Yann Causse lors de son interview dans le cadre du festival francilien Sons d’hiver.
Le fait que chacun des musiciens ait sa place, et tout l’espace laissé par le ténor relève tout simplement de l’élégance et de la classe des grands artistes,
Rare. Dommage pour les absents.
La veille déjà, les jardins de Sambucy avaient été le théâtre d’un voyage empreint d’une énergie, d’une vitalité et d’une intense communion musicale.
Dès les premières notes du concert de Pulciperla, le ton fut donné : bouger, danser, s’envoler au son des percussions et de la gaïta, cette flûte traditionnelle colombienne qui évoque, si l’en est, la danse des oiseaux. La symbiose et l’entente rythmique entre les Toulousains de Pulcinela et le trio sud-américain de La Perla est belle, envoûtante, et tellement naturelle.
Cette rencontre entre les musiciens et musiciennes d’univers et de continents supposément bien éloignés, et qu’ils nous ont détaillée en interview, est devenue au fil du temps une rencontre de coeur pour les principales et principaux intéressé.e.s. Le résultat a fini par devenir quelque chose de plus grand que la somme de ses parties.
Le groupe fait montre d’un savoir-faire du métissage qui ménage ses effets, parfois dans un même morceau. Cumbia, rythmiques afro-caribéennes, hip-hop, bullerengue : Pulciperla ne demande pas au public de choisir entre les genres. Il embarque la foule dans une farandole joyeuse et communicative.
« C’est une expérience différente pour les sept de jouer ensemble, (…) c’est une énergie différente. C’est comme un break de la vie normale (…) Une pause fraicheur. Ça fait du bien pour tout le monde, pour la tête et pour l’espirit », s’amusent Giovanna Mogollòn et Ferdinand Doumerc.
Pour autant, le set le plus explosif du festival restera sans aucun doute le projet multiculturel aux influences cardinales proposé par Arat Kilo, Mamani Keita et Mike Ladd. Au sens propre comme au sens figuré, les maîtres de cérémonie de clôture de cette édition ont dynamité l’ambiance dès les premières notes.
Un peu plus tôt dans l’après-midi, Aristide ‘Ari’ Gonçalves, clavieriste trompettiste de l’aréopage intercontinental, nous avait prévenu : « Ils n’ont pas le choix les gens, dès le premier morceau, ils sont debout ! »
Leur projet « Danama » soulève et transporte le public dans la vallée du Rift, ou plutôt dans une vallée du Rift élargie aux influences maliennes et à tout ce que les musiciens injectent dans cet ethio-jazz survitaminé. Huit artistes sur scène, un son limpide, de la sérénité, de la gravité et du groove, mais surtout une énergie qui rappelle que l’ouverture d’esprit n’est pas juste une addition de références : c’est une manière de faire circuler la musique.
« En fait, c’est un petit peu comme faire un plat ensemble et rajouter chacun ses petites épices. Aller chercher ce qu’on aime dans d’autres musiques et le mélanger à la sauce qu’on fait et on essaie toujours de mettre ça au service d’une grosse énergie d’une musique assez dansante et qu’on essaie assez moderne », nous confie Michaël Havard, membre historique du groupe.
Une ligne artistique qui, tout au long du festival, a semblé convenir à quelques invitées obstinées et inspirées par l’ambiance créatrice qui baignait à l’ombre des pins centenaires.
En effet, à Millau, il y a le jazz… et puis il y a les cigales. Et les cigales, elles, jouaient leur propre partition, parfois discrètement, parfois avec suffisamment d’assurance pour qu’on finisse par les considérer comme un instrument supplémentaire. Ici ou là, elles montent le son derrière un saxophone aérien, se mêlent parfois du dialogue entre les deux violoncelles du Duo Brady. Elles répondent aux notes de harpe, aux filets du piano ou aux silences entre deux morceaux de Prima Kanta. Elles sont là, obstinées, dans la chaleur de juillet, comme si elles avaient obtenu elles aussi leur place dans la programmation. Comme le fera remarquer Laurent Rochelle, notamment, elles semblaient particulièrement à leur place au milieu des gouttes de fraîcheur déposées par Rébecca Féron.
On pense forcément à Ella Fitzgerald, qui, lors d’un festival à Juan-les-Pins en 1964, s’amusait de n’avoir pu s’empêcher d’improviser une chanson saluant la prestation des cicadidés provençaux. « C’était trop tentant » (Cricket Song).
Des surprises aussi belles que séduisantes
À Millau, cette année encore, il y avait les concerts que l’on attendait, et les moments qui resteront parfois davantage. On en retiendra au moins trois, voire plus.
Moustik Haterz en fait partie. La standing ovation qui est venue clôturer leur concert sur la petite place du cœur du village d’Aguessac était à la hauteur de ce qui venait d’être proposé par le quintette grenoblois. Dès Toupie la bien nommée, le groupe démontre cette qualité devenue rare, et pas seulement dans le jazz : savoir s’abstraire des fioritures, faire tourner un titre, mais jamais gratuitement, et savoir quand un morceau a dit ce qu’il avait à dire.
On se laisse alors emporter par une valse de compositions qu’ils présentent eux-mêmes comme des navigations, à l’unisson, avec par moment quelques échappées en solo lors desquelles celui ou celle qui s’échappe pour courir au-devant de la mélodie semble le faire avec le soutien des autres. Il y a dans leur musique de la place pour tout le monde et tout le monde y a sa place, avec une évidente franche camaraderie qui n’a pas besoin d’être soulignée pour être entendue.
Dès lors des titres comme « Fuego » ou « Méduse » ouvrent les portes d’un chatoyant caravansérail où quelques glaçons à température de nu jazz norvégien côtoient des mélodies saupoudrées de rythmiques sud-américaines ou jamaïcaines pour composer une bande son que l’on pourrait imaginer comme une version des “Chariots de feu” réalisée plutôt par Sofia Coppola et où Vangelis aurait été remplacé par Herbie Hancock.
On ressort de ce moment en suspension avec la joyeuse frustration d’avoir eu la chance d’assister, là aussi, à quelque chose de rare, puisque ce concert aveyronnais voyait Loïc Faucher, remplacer Béryl Benveniste, transformant ainsi le dialogue entre deux saxophones par un échange entre flûte traversière et saxophone alto.
Le projet Prima Kanta emmené par Laurent Rochelle, sur la “scène des grands pins”, joue avec d’autres clefs et ambiances, mais en adoptant un vocabulaire très différent. L’instrumentarium, par la manière dont il est appréhendé, délivre des émotions chatoyantes. Les arrangements sont fins et forment un subtil puzzle sonore. La harpe de Rebecca Féron garde cette lumière et cette légèreté qui lui sont propres, mais pousse l’instrument au-delà du rôle et des clichés habituels, jusqu’à lui apporter des atours de guitare électrique. Le violon marche dans les pas du saxophone tandis que le piano bruisse d’un ruisseau dont on fait les grandes rivières.
Et puis il y a ces moments où les musiciens lâchent la bride. Le saxophone part dans une superbe improvisation que ne renierait pas Colin Stetson. Des voix fleurissent dans certains recoins. Les textures se mélangent. Les sons et les couleurs semblent se répondre jusqu’à ne plus savoir parfois d’où émanent les notes.
Laurent Rochelle nous confiera que le collectif « passe du temps pour que chaque musicien s’approprie (s)es compositions et (pour) que ces compositions deviennent la musique de Prima Kanta, que chacun puisse vraiment s’accaparer et trouver l’espace pour s’exprimer. »
Si certains artistes ouvrent des portes tandis que d’autres dressent des passerelles, Prima Kanta ouvre une fenêtre sur la fausse simplicité d’un paysage serein et lumineux.
Une histoire avant tout de sons, de couleurs et de grands espaces, comme Laurent Rochelle le raconte dans l’entretien qu’il nous a accordé. « C’est une musique de l’imaginaire (…) qui donc oui a besoin d’espace pour se déployer pour créer de l’espace aussi dans la tête des gens qui écoutent. »
Le concert, dans le décor du jardin de la Mairie, des Angevins de Roue Libre flirtait d’une certaine manière avec les mêmes évocations mais dans une ligne artistique légèrement différente.
Thibaud Thiolon, au saxophone et aux machines, et Jean Gros, à la guitare, dessinent des paysages sonores sur un canevas texturé de boucles auto-alimentées de guitares et de vents, au rythme de roues de bicyclette à rayons qui habillent le plateau.
Répétitive, évolutive, origamique, leur musique bourgeonne, séduit un public qu’il emmène en balade sans excès de vitesse, comme si le mouvement lui-même était devenu le sujet. Une sorte d’éloge de la lenteur sous un ciel et des températures qui auront mené son binôme aux bords de l’insolation, nous avouera Jean Gros après concert. Point d’insolation pour le public dont l’attention et l’encore sont venus valider la qualité de ce choix de programmation invitant à la découverte et nourrissant la curiosité.
Entre jazz et cigales, entre apesanteur et pieds sur terre
Les grandes promesses de l’affiche et un lot de belles surprises étaient au rendez-vous, donc. Mais elles ne racontent pas à elles seules ce que furent ces 6 jours de festival et 16 propositions de haut vol sur 6 sites différents.
Comment ne pas parler de Vincent Peirani, tête d’affiche du troisième soir avec le projet Living Being IV, 3e volet du nom, et de ce deuxième rappel avec Léa Maria Fries pour revisiter un magnifique titre de Björk. En effet, un instant avant le concert Living Being survolté, tranchant avec la version discographique, l’affiche de la 3e soirée proposait la vocaliste suisse venue proposer une version angulaire d’un magnifique premier disque solo qui ouvre, et réconcilie, avec talent et succès la sphère pop-rock indépendante et le jazz. Des incursions inattendues pour un public venu écouter du jazz mais dont les applaudissements ont montré que l’élégance de la proposition avait clairement impressionné l’audience. « Pour moi le jazz c’est un état d’esprit, c’est une manière de travailler la matière et de connecter l’instant avec les humains », nous disait-elle un peu plus tôt dans la journée.
Mission accomplie.
Comment ne pas parler non plus de Louise Knobil, jouant de sa contrebasse comme une enfant sur un tricycle en dérapage contrôlé et jonglant en trio avec ses textes pimentés par la dérision et l’intime du quotidien.
Comment ne pas garder en mémoire le Duo Brady, violoncelles à bras le corps, et leurs saynètes d’un rêve d’avenir mis en musique, du bout des doigts ou à l’archet, avec cette étrange sensation d’entendre tour à tour Radiohead, Bonnie Tyler, Tristan et Yseult, Lalo Schifrin,… et la présence bien réelle par contre d’un chœur le cigales.
Ne pas oublier non plus le jazz joyeux de LeNo, comprendre Arnaud Dolmen & Leonardo Montana, duo atypique jouant marteau et baguettes, avec une complicité perceptible dès les balances et qui a fait son effet.
Autant de moments, qui font, comme évoqué, que l’on ne vient pas seulement chercher à Millau les noms que l’on connaît déjà.
Et si le festival a proposé comme chaque année une échappée réjouissante dans une époque et une actualité qui le sont moins, au-delà de la canicule ambiante, nombreux étaient les artistes qui ont tenu à remercier chaleureusement le public pour leur présence. Une petite parenthèse pour souligner aussi que l’acte artistique du métissage est par certains aspects autant social que culturel et politique. Comment pourrait-il en être autrement avec ce geste intrinsèquement plus que musical qu’est la démarche jazz.
Fellas
Les artistes remerciant le public pourrait sembler une simple politesse de fin de concert, mais, dans le contexte actuel, la résonance est tout autre. Plusieurs l’ont fait pour souligner que les espaces consacrés à la musique vivante peuvent être fragiles.
La question a d’ailleurs été abordée, en filigrane ou directement, lors des interviews de cette édition. L’artiste de jazz, une musique historiquement porteuse de messages, doit-il être politique ? Ou est-ce que, simplement, faire cette musique est en soi déjà politique ?
« Je crois qu’en fait, dans notre démarche même il y a quelque chose de politique puisqu’on montre un vivre-ensemble assez improbable et inédit », plaide Michaël Havard d’Arat Kilo.
« On a besoin d’y croire en tout cas. Je crois que franchement on est très inquiets comme pas mal de gens, je pense, de la tournure actuelle du monde, de la nature de la nature humaine aussi, qui commence à s’exprimer différemment d’avant, des idées nauséabondes qui commencent à se diffuser énormément plus qu’avant. Je crois qu’on est tous inquiets de ça, mais on est acharnés dans notre démarche. On est obligés de l’être finalement. »
Peut-être donc que le politique est aussi et d’abord dans le fait de faire ensemble, d’accueillir l’inconnu, de casser les codes, de laisser une place à l’autre et de proposer au public des moments festifs, d’échange et de partage, de lui proposer, comme le fait Millau en Jazz, de venir écouter quelque chose qu’il ne connaît pas encore et valider le fait que la découverte passe par la curiosité et l’écoute plutôt que le suivisme.
Et peut-être que soutenir ces espaces-là, en toute conscience, est un premier pas dans une bonne direction.
Patrice Mancino, texte et photos additionnelles
Romain Danger, photos














































































































