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Frank Carlberg aux fourneaux : l’omelette transatlantique

Frank Carlberg en atelier et masterclass au Conservatoire Gabriel Fauré du Grand Angoulême, 25-26 novembre 2023.

Retombée inattendue de la découverte de la Baie de New York par le navigateur Giovanni da Verrazano en 1524, le pianiste et compositeur new-yorkais Frank Carlberg a conduit un atelier, donné un concert et dirigé une masterclass au conservatoire du Grand-Angoulême. Appelés à rester dans les mémoires.

C’est Didier Fréboeuf, animateur du Big-Band du Conservatoire qui, à la découverte de ce pianiste finlandais d’origine, américain d’adoption, a eu la bonne idée de déposer ce projet ambitieux. Et ce à plus d’un titre, car si Frank Carlberg reste mal connu dans notre pays, il est un pianiste des plus remarquables, l’auteur d’un catalogue de compositions impressionnant associant sa musique à ce qu’il y a de plus exigeant dans les voix poétiques du monde entier, et, au fil des années un arrangeur et directeur de big-bands d’une grande classe et d’une profonde originalité. Or il enseigne également depuis des décennies au New England Conservatory de Boston, une école au prestige sans égal à la pointe de la pédagogie du jazz. De Gunther Schuller à Ran Blake, en passant par George Russell, le New England Conservatory est un exemple de ce qu’il est décidément possible d’allier le respect d’un héritage traité avec le plus grand sérieux et l’ouverture, la recherche et l’innovation sans limites1.

Après un concert parisien qui a suscité l’enthousiasme de Xavier Prévost dans Jazz Magazine2 (« Grand pianiste, très très beau concert : grande soirée de musique ! »), puis celui d’Anne Maurellet pour son concert bordelais à l’Impromptu (« La beauté sur la beauté. Nous sommes dépouillés.3 »), il est inutile d’en rajouter : celui d’Angoulême, pour lequel on refusa du monde, donnera d’éternels regrets aux absents.


Plus confidentielles, ses interventions auprès du Big-Band puis des étudiants avancés des conservatoires d’Angoulême, Poitiers et La Rochelle méritaient qu’on s’y attarde. Le big-band associe des musiciens de niveau différents, élèves du conservatoire ou amateurs, tous intéressés par la pratique collective. Le répertoire proposé par Didier Fréboeuf les engage à s’aventurer au-delà des conceptions les plus traditionnelles du genre pour se confronter à des écritures moins fréquentées. C’est ainsi qu’un arragement de George Russell a été mis à l’étude. Deux répétitions avaient déjà eu lieu sur un couple de pièces de Frank Carlberg qui avaient laissé l’orchestre un peu déstabilisé, intrigué par des passages libres d’improvisation collective, d’autres où un brassage harmonique, de subtils décalages rythmiques de mise en place délicate, avec de surcroît l’alternance de passages binaires et ternaires, avaient suscité une muette perplexité. En deux répétitions, Didier Fréboeuf avait toutefois suffisamment dégrossi le terrain pour que le travail effectué en seulement quatre heures avec l’auteur des arrangement porte ses fruits. Quatre heure intenses au cours desquelles, rompu à l’exercice, Carlberg a su donner les repères nécessaires pour que ses pièces prennent forme. Sans perdre une seule des précieuses secondes qui lui étaient accordées, sans un instant de répit, maniant avec douceur et fermeté l’exigence et le compliment, il donna les indications, communiqua un élan, une énergie à un ensemble qui, sous sa houlette bienveillante, sut les faire immédiatement fructifier. C’était un vrai bonheur que de voir, une direction donnée, les plus timides s’enhardir, la musique évoluer et prendre corps sur le champ. La langue ne fit pas obstacle et l’on put avancer à bride abattue, discipline et concentration faisant le reste. Le succès de cet atelier est donc à mettre au compte tant de l’orchestre et de celui qui l’avait préparé que du chef invité. Pour autant, il est certain que tenir de la présence, de la voix et du geste de celui-là même qui les a conçus les indications de rythme et de nuances, de tout ce qui, dans l’écriture, nécessite une grande pratique pour être décelé, demeure inestimable. De tels moments n’ont pas de prix. Comme d’entendre un élève confier à Carlberg, le lendemain de son concert : « Vous avez changé ma vie… »


Le lendemain donc, c’était au tour des « grands élèves » des villes sudites, ameutés par Pierre Aubert, de profiter de ses lumières. Après s’être exposé tel quel dans Blue Monk, de façon en effet bien statique, le sextet – deux guitares, flûte, ténor, guitare basse et batterie – travailla à mettre la musique en mouvement. Commémoration pour commémoration, et navigateur pour navigateur, on pouvait penser cette fois à Christophe Colomb – « Christophe et son oeuf ». Acharnés à penser accords et harmonie, les musiciens de jazz ont tendance à réduire un morceau à sa grille, et à considérer celle-ci comme un parcours d’obstacles. Toutes les haies sautées sans les faire choir, on peut entamer un nouveau tour de piste. Par de très simples indications, Frank Carlberg a proposé d’ouvrir ce parcours limité en désignant une direction au discours. Par l’attention portée aux points d’inflexion d’une structure, au passage d’un accord à un autre plutôt qu’à leur composition, une dynamique s’instaure qui donne vie à la musique. Ce qui se vérifia immédiatement. Il montra au clavier comment, sur ce principe, varier le comping et éviter au jazz de revêtir un aspect mécanique et plombant. Avec All the things you are, la démonstration s’est poursuivie en souplesse, abordant cette fois le rôle de la mémoire. Mémoriser une mélodie permet son appropriation qui facilite la communication directe avec les autres. Ainsi, en évitant de penser immédiatement « accords », l’attention se porte naturellement sur le son de groupe. Substituer à l’exécution d’une partition l’accent mis sur une logique sonore, c’est contrer le systématisme, le calcul, endosser une position active, prendre la musique en charge, conquérir la liberté. Il eut cette forte parole: « N’importe comment, n’importe quand, n’importe où, les douze notes sont bonnes ». L’éclat de rire qui l’accueillit était lui-même libérateur. Avec un travail axé sur la pédale de basse, la musique prenait corps.


Justement, pour finir, aborder Body and Soul permettait d’aborder la relation de la musique aux mots – un aspect crucial du travail de Frank Carlberg compositeur. La musique, dit-il, c’est d’abord l’écoute : « listen, listen, listen ! » Pointant qu’une chanson commence rarement sur le premier temps, qu’il s’agit donc d’amener le texte, il fit remarquer que, si l’on s’en tient à l’écriture, une pièce est finie, complète dès la fin du « A »; qu’il y a donc besoin de quelque chose pour aller vers la suite. Avec en somme l’idée que le mouvement est appelé en tout point d’une pièce, du texte à la musique, de sa structure à ses modulations ; qu’elle suppose à son tour une intériorisation de la partition, un passage du déchiffrement passif à la mémorisation active, lequel mobilise une tout autre énergie ; que l’écoute est ensemble mobile et moteur ; en une poignée d’heures, Frank Carlberg avait livré là à cuisiner une bonne demi-douzaine d’oeufs de Colomb.

On les dégustera en omelette au mois de juin prochain puisque Frank Carlberg reviendra pour un concert du big-band qui, gageons-le, tiendra au corps.

Philippe Alen, texte et photo additionnelle
Jean-Yves Molinari, photos

1Il n’est que de lire les deux volumes de Gunther Schuller consacrés à l’histoire du jazz des origines au jazz moderne (seul a paru en français le t.1 aux Editions Parenthèses, 1998), d’une part, ou le livre pédagogique de Ran Blake, Primacy of the ear (2010), pour comprendre ce que cela veut dire. D’autre part, la conception du rôle social d’un conservatoire ouvert sur le monde et qui sait en accueillir la diversité telle que l’a définie Gunther Schuller à l’occasion de la fondation de son département (cf. son recueil Musings: The Musical Worlds of Gunther Schuller : A Collection of His Writings, Da Capo, 1999 ).

2FRANK CARLBERG au 19 Paul Fort – Jazz Magazine

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